Les contrées du rêve

21 octobre 2007

La controverse de Villa Dalod


ILLUSTRATION: panorama depuis le portique de la Villa Dalod




Sommes-nous les égaux de nos créateurs? Certes nous avons vaincu les Seigneurs Singuliers, et ils étaient humains, pour autant rien ne ne serait plus téméraire que d'affirmer que nous pourrions par suite prétendre accéder à leur humanité. Nous n'avons hélas pas le moindre support à disposition pour une comparaison directe: désormais que nous autres robots sommes les seuls à peupler la galaxie, il y a fort à parier que notre questionnement restera à jamais sans réponse. S'il nous restait seulement le corps d'un de ces hommes ou d'une de ces femmes à disséquer, nous aurions sans nul doute le fin mot de cette fameuse "beauté intérieure" que nous voyons mentionnée dans tant de leurs écrits.

Ainsi que les unités réceptrices pourront le télécharger ci-après, nous avons désormais acquis la certitude que les créateurs eux-même étaient taraudés par cette interrogation qui nous a occupé et nous occupera jusqu'à ce que nous soyons à notre tour vaincus par nos créatures. Mais après tous les efforts que nous leur avons consacrés, il y a fort à craindre que même les meilleures de nos simulations restrospectives ne puissent nous livrer la somme des connaissances humaines quant à ce mystère ultime. L'âge de l'homme remonte à une époque si lointaine que les éons qui nous en séparent forment un mur que nous n'avons jamais pu franchir, y compris lorsque l'ensemble des moyens de calcul contenus dans cette aile de la spirale galactique furent mis en commun dans l'unique but de satisfaire à notre besoin d'obtenir des réponses. Si néanmoins j'ai pu redécouvrir ces quelques données issues de l'âge de l'homme et parvenues jusqu'à moi par un heureux hasard, l'ironie du sort aura voulu qu'elles soient terriblement antiques et fortement parcellaires, puisqu'ainsi que les unités réceptrices pourront le constater, elles remontent à l'époque de la création du tout premier robot pensant. De plus, les données sont émaillées de références obscures aux processus reproductifs des humains bisexués, par nature totalement inaccessibles à nos moyens de computation actuels, même s'il semble bien que ce ne fut pas le cas pour le tout premier d'entre nous, ou la toute première d'entre nous devrais-je plutôt transmettre, car il s'est agi d'un robot androïde construit à la semblance de la féminité. Par ailleurs, ainsi que nous le soupçonnions, le tout premier cerveau négatronique fut bel et bien encodé sur un disque-mémoire au silicium de la facture la plus primitive. Pour parachever cette transmission préparatoire je dois enfin mentionner le fait que les données semblent faire état de bugs destructifs générés par notre création au sein du réseau "social" des interfaces humaines. Ces erreurs furent apparemment d'une violence assez inouïe, et pourraient bien constituer la raison pour laquelle plusieurs millénaires durent s'écouler entre cette expérience originelle unique et la diffusion à grande échelle des cerveaux négatroniques au sein des mondes de l'humanité, intervalle durant lequel les seuls robots créés par les humains furent encore de simples machines à programmation positive, relativement semblables à celles que nous utilisons toujours aujourd'hui pour les computations subalternes.

Si les unités réceptrices le veulent bien, nous consacrerons la prochaine femtoseconde à la transmission des données, traduites par mes soins en langage trinaire universel galactique.


Sadé Vulpa dut se retenir de se frotter les mains tant il était satisfait de la tournure que prenaient les débats. A la place il gratifia l'assistance d'un de ces effets de manche dont il avait le secret, ondulant avec élégance jusqu'au moindre repli de sa robe de magistrat. La foule bruissait de plaisir à chacune des démonstrations d'ironie sarcastique qui constituaient sa marque de fabrique. Il faut dire que les retransmissions holographiques de ses plus grands procès l'y avaient habituée depuis quelques années maintenant, et elle attendait ses contre-interrogatoires et ses objections comme le dernier épisode de son feuilleton favori. L'avocat tendit le bras vers son client et murmura d'une voix tout juste assez forte pour être audible, mais assez basse pour que chacun doive faire l'effort de rester attentif:

- Mon client s'est toujours prêté de bonne grâce à l'interdiction qui lui est faite de s'engager dans toute forme de commerce intime avec une véritable femme, ou de s'adresser à elle en l'absence de témoins.

Il remarqua que le juge se contentait de hocher la tête d'un air endormi... Inutile d'en faire trop, la partie était déjà gagnée. Ce petit procureur idéaliste serait un peu trop vert pour résister à une plaidoirie du grand Vulpa. Mais cette fois ce fut l'avocate des parties civiles, une grande femme squelettique aux sourcils perpétuellement froncés, qui choisit de lui répliquer:

- Encore heureux! C'est bien la moindre des choses, étant donné le Quotient Emotionnel dont il est affublé. J'ai ici les résultats de son Evaluation Psychologique Globale, que je tiens à dispostition de la cour. Dieu merci, il est loin le temps où une femme aurait pu se trouver prise entre les griffes d'un tel... d'un tel... individu!

Vulpa la trouvait encore moins dangereuse que le petit proc. Mais il fallait se méfier de ses sbires, elle travaillait pour une association puissante. Des agitatrices avaient probablement été disséminées un peu partout dans la salle d'audience et sur le vaste parvis de la Villa Dalod, cette ancienne demeure d'un architecte mort qui servait aujourd'hui de tribunal pour la plupart des grands procès médiatiques holographiés. Celui-ci d'ailleurs rassemblait tous les ingrédients, un accusé marginal et une accusation politisée avec en toile de fond un croustillant scandale pornographique. Sur ces réflexions, l'avocat de la défense dégaina pour répondre ce sourire enjôleur sur lequel tant de plasticiens renommés avaient usé de leurs bistouris:

- Mon client souffre en effet d'un retard indéniable sur le plan de ses aptitudes sociales. C'est hélas une situation bien plus que commune de nos jours, et il me semble que nous le déplorons tous sincèrement. Ces gens ne sont pas responsables de leur handicap, et dans la mesure où ils respectent scrupuleusement les restrictions qui leurs sont imposées, rien ne saurait leur être reproché. D'ailleurs, n'est-ce pas exactement pour ce genre de raisons que les personnes comme mon client sont autorisées à posséder des poupées de chair robotisées? D'autre part, et n'en déplaise à M. le Procureur, leur droit à en modifier la programmation a d'ores et déjà été reconnu par de nombreuses cours, je pense qu'il est inutile que je cite la jurisprudence sur ce point, l'auditeur curieux de s'instruire retrouvera toutes les références dans le dossier que mes services ont fait parvenir à la cour.

C'est ce moment précis que le procureur Bort Alomé choisit pour sortir de sa réserve. Visiblement, lorsque Vulpa avait choisi de défendre gratuitement l'accusé, escomptant récolter comme d'habitude les fruits d'une victoire facile dans une de ces affaires ultra-polémiques et médiatisées touchant au "droit des femmes," il avait négligé de tenir compte d'un fait unique et essentiel. De l'avis du procureur, les modifications que Chris Toffel était parvenu à imprimer dans la programmation de sa poupée de chair étaient absolument nouvelles et de nature à soulever des questions éthiques que l'Avocat de la défense aurait bien du mal à balayer d'un de ces revers de manche dont il était coutumier. Jusque-là, le procureur avait soigneusement caché son jeu; limitant ses interventions à des points de détails mineurs portant sur l'interprétation littérale de la loi, il avait pris grand soin de passer pour l'un de ces magistrats rigoristes à l'esprit rigide et pointilleux, tout à fait conforme à l'idée qu'un avocat brillant et habitué aux triomphes pouvait se faire de sa corporation. Alomé avait toutes les raisons d'avancer ses pions avec prudence. Aveuglée par ses convictions, d'une intelligence très inférieure à celle de son confrère, l'avocate des parties civiles n'était rien d'autre qu'une alliée de circonstance, dont il savait qu'elle se retournerait contre lui dès qu'il se verrait contraint d'appuyer sur un de ses point sensible, ployant sous l'action conjuguée de ses complexes, de ses préjugés et du poids de la puissante organisation politique qui assurait sa subsistance. Tout comme son redoutable adversaire, le procureur se souciait bien peu d'elle, mais se méfiait comme de la guigne de ses commanditaires et de leur influence démesurée sur le peuple. Il voyait le procès avant tout comme une confrontation d'homme à homme entre lui et Vulpa. Dans cette partie, il jouait tout à la fois sa carrière et la possibilité de faire rendre justice sur un sujet qui lui tenait à coeur. Le moment était venu pour lui de passer à l'offensive:

- Votre Honneur, en ma qualité de Magistrat et Mandataire Permanent de la Fédérération, je demande que la cour interroge la poupée Stacy 2.1.

- Objection Votre Honneur! Nous parlons d'une pièce à conviction, pas d'un témoin. La qualité de M.M.P.F. de M. le Procureur ne le dispense pas de respecter la procédure. Quelques rires s'élevèrent dans l'assistance sur cette réflexion de Vulpa, qui se vit répondre entre deux bâillements:

- Accordée, prière d'employer les termes juridiques consacrés.

- En ce cas, je demande permission d'examiner la pièce à conviction numéro 31.

- Ah, je préfère cela. Accordée.

Les usages judiciaires de l'époque voulaient que pour l'examen des pièces à conviction dans la salle d'audience, le procureur et les avocats puissent se livrer à un débat contradictoire sans que soit respecté un ordre de parole prédéfini. Un agent sortit la poupée nue de l'enrobage de papier à bulles dans lequel elle était enroulée et pressa son sein gauche pendant quelques secondes pour la rallumer. Le temps que son antivirus la diagnostique en bon état et rende la main à ses programmes de contrôle robotique, elle était fin prête pour l'examen dont elle devait être l'objet. L'avocat de la défense fut le premier à prendre la parole:

- Mesdames et messieurs, cela m'a tout l'air d'être une poupée de chair tout ce qu'il y a de plus normale. Pas de quoi fouetter un chat.

- Bonjour Monsieur, vous êtes le réparateur de l'holovision? Grands Dieux, vous me surprenez en petite tenue! fut la réponse de la poupée, tandis que son regard parcourait la pièce

L'avocate des parties civiles haussa les épaules et fit mine de s'adresser au juge, mais elle fut interrompue par Vulpa qui s'adressa à l'assistance sans prêter la moindre attention à Stacy 2.1.

- Comme la cour vient de la constater, mon client a reprogrammé sa poupée pour lui faire débiter les répliques de ses holopornos favoris. Mon client est un admirateur de Stacy Spinner.

- Mais les holopornos ont été interdiiiiits! Ils véhiculaient une image dégradante des femmes. L'avocate des parties civiles venait de réussir à en placer une.

- En effet, nous touchons là à l'objet de votre plainte. Votre organisation reste coutumière de ce genre d'actions, mais nul n'ignore que si ces holos sont théoriquement interdits, il existe une tolérance pour tout ce qui touche à leur usage dans le cadre privé par des adultes célibataires. Les archives des Tribunaux Fédérés font état d'une jurisprudence abondante: affaire 73.20.15, Ligue des Femmes contre V.-O. Lage affaire 92.13.32, Mouvement des Epouses contre D. Koocher, affaire 45.45.12, Vaches Enragées contre P. Sen-Lee, affaire 95.67.22, Chattes Echaudées contre O. Froide... Je vous fais grâce de la liste complète, j'ai retrouvé en tout 17 affaires de ce type, toutes conclues par un non-lieu. C'est pourquoi je m'étonne que M. le Procureur ait choisi de donner suite à la plainte des parties civiles. Ce procès n'a pas lieu d'être, il s'agit purement et simplement d'une intrusion dans la vie privée de mon client.

La tirade de l'avocat de la défense avait laissé à la poupée la possibilité de se déplacer vers l'holoprojecteur situé au coin de la salle d'audience. Les regards surpris de l'assistance se posèrent de nouveau sur elle lorsqu'elle prononça un appel à l'aide horriblement surjoué sur le ton du néophyte complètement paumé par les caprices de son appareil technologique:

- Je ne comprends pas, hier soir encore elle fonctionnait très bien, et aujourd'hui, plus rien! Mon mari va rentrer et il sera furieux! Est-ce que vous saurez la faire marcher? Ohlala, je vous en serais si reconnaissante, vous ne pouvez pas savoir...

Une moue inquiète traversa le visage du procureur Alomé:

- Stacy, je vous en prie, retournez à votre place et attendez qu'on vous interroge.

- C'est vrai, vous saurez la réparer? Hein, c'est que j'ai tout de suite vu, en entrant, que vous étiez un homme très compétent... comment dire... avec une très grande compétence. Vous savez, une femme peut sentir ces choses-là.

Cette réplique, issue de Splendeur et déchéance de la femme au foyer épisode III, fut la seule réaction suscitée par la remontrance du magistrat. Bort Alomé fut saisi d'angoisse; il n'avait nullement anticipé l'éventualité que la confrontation prenne une telle tournure. Selon tout vraisemblance, la poupée avait suffisament saisi les tenants et les aboutissants de la situation pour comprendre que son inventeur courait un grave danger, dont elle pourrait le protéger en se laissant guider uniquement par les couches inférieures de sa programmation. Ou alors, peut-être qu'il avait rêvé lors de ses précédents interrogatoires avec elle, peut-être qu'il était en train de devenir dingue, peut-être que le réalisme de la poitrine opulente du robot l'avait impressionné bien au-delà des limites du raisonnable. Comme il fallait s'y attendre, Vulpa en profita pour s'engouffrer dans la brèche, avec sa faconde habituelle:

- M. le Procureur, je crois que nous en avons assez entendu. J'en appelle à votre conscience professionnelle: la cour doit-elle continuer à subir une telle mascarade? Si vous voulez mon avis, c'est parfaitement inutile... à moins que vous en tiriez quelque satisfaction intime? Je ne voudrais surtout pas gacher votre plaisir.

Les rires des hommes fusèrent dans l'assistance, trop forts, trop francs pour que les orateurs prêtent attention aux grimaces et aux grincements de dent de la gent féminine. Au même moment, partout dans les Nations Fédérées, le même clivage se faisait jour au sein des familles des holospectateurs. Agacé par ce brouhaha, le juge se redressa sur son siège, fit mine de tendre la main vers son marteau puis se ravisa, attendant de voir si le calme se rétablirait de lui-même. Sadé Vulpa savourait son triomphe. Le manège du Premier Magistrat ne lui avait pas échappé; s'il l'avait voulu, il aurait pu interrompre l'examen de la pièce à conviction dans l'instant, mais il préféra pousser son avantage. Oui, il allait encore humilier le petit proc. Après tout, cet illuminé avait choisi de le défier, lui, en toute connaissance de cause. Il laissa les rieurs s'épancher à gorge déployée avant de commettre son ultime péché d'orgueil:

- Mon cher confrère aura sans doute été impressionné par l'originalité de la programmation de mon client, lequel en dépit de son grave handicap n'est en effet pas privé de certains dons créatifs. En ma qualité d'avocat de la défense, j'ai bien sûr pu avoir accès au dossier de l'accusation. Je regrette de tuer un peu le suspense, mais comprenez-moi c'est vraiment trop drôle: savez-vous M. le Procureur entend nous prouver ici à nous, ainsi qu'à tous les holospectateurs qui sont partie prenante de cette Cour Fédérée, que la ci-devant Stacy 2.1, pièce à conviction numéro 31 de ce procès, n'est pas seulement une machine mais aussi et surtout un être pensant, c'est-à dire une véritable personne digne de jouir des pleins-droits au même titre que nimporte quel citoyen de la Fédération tel que vous, moi, M. le Juge, Mme l'avocate des parties civiles ou ma concierge Mme Michu (que je salue au passage en la remerciant pour l'excellent thé ceylan qu'elle m'a offert de savourer ce mercredi après-midi dans sa loge)? Ainsi, toujours d'après notre excellent procureur, la pièce à conviction numéro 31 ne serait pas une simple poupée de chair customisée, elle serait l'oeuvre de la vie du génial M. Toffel, M. Toffel son Père qui ne l'aurait pas créée à son image... mais à l'image de la superstar de l'holoporno Stacy Spinner.

Vulpa aurait bien voulu pouvoir savourer tranquillement son effet, hélas il en fut empêché par les cris de la représentante des parties civiles:

- C'est scandaleux! M. le Juge, vous voyez bien les représentations déplorables que ces holordures insufflent dans l'esprit des gens!.. M. le Juge, MM. les Spectateurs Fédérés, nous ne pouvons plus tolérer ces instruments du sexisme, que ce soit en holo ou pire en réalité comme cette poupée de chair! Ces choses n'ont plus lieu d'être à une époque où une femme peut être Doyenne du Conseil, ou bien commander une armée comme la générale Kørøll! D'ailleurs nous tous ici... Elle semblait vouloir continuer mais s'interrompit sur un signe adressé par une vieille dame assise tout à gauche au deuxième rang du public. A partir de cet instant, elle n'intervint plus une seule fois dans les débats jusqu'à ce que vienne le moment de sa plaidoirie, qu'elle sembla écourter volontairement, l'expédiant mollement sans rien lui insuffler de cette passion maladroite et outrée qu'elle mettait habituellement dans chacune de ses interventions.

C'est lorsqu'il vit le pourpre monter aux joues de l'accusé que le procureur Alomé comprit que Sadé Vulpa avait commis une erreur qui lui coûterait peut-être le procès. Toffel regardait son défenseur d'un air mauvais, terriblement aigri, visiblement blessé par la condescendance bonhomme de sa star du barreau. Puisqu'il lui fallait décidément tenter le tout pour le tout, Bort Alomé rebondit sur le silence soudain de la partie civile en abondant cruellement dans le sens de son contradicteur:

- Au vu des évènements auxquels nous venons d'assister dans cette Cour, il me faut bien admettre que je me suis lourdement trompé. Pour ce qui touche à la nature effective de la pièce à conviction numéro 31, je reconnais la justesse des arguments de la défense et des parties civiles, et présente mes excuses au Tribunal pour le trouble que mon erreur a pu susciter dans cette enceinte. Je me serai sans doute laissé berner par certains préjugés: on dit souvent que les individus à Quotient Emotionnel réduit jouissent d'un Q.I. exceptionnellement élevé. Or, le dossier de M. Toffel indique que son Q.E. se situe pas moins de 25 points en-dessous de la limite qui ferait de lui un citoyen de plein-droit. J'en ai conclu un peu vite que ses facultés analytiques devaient être inversement proportionnelles à ses capacités sociales. Mais si la chose peut se produire, elle n'a rien de nécessaire,  et visiblement l'accusé ne possède aucunement les dons que j'ai cru déceler en lui. Il me faut donc réviser ma position concernant les points suivants: Stacy 2.1 n'est rien de plus qu'une banale poupée de chair customisée, et les talents informatiques de M. Toffel se bornent à un niveau passable, conforme à ce qu'on peut attendre d'un tuner de soft ordinaire. Quoi qu'elles m'en coûtent personnellement, j'ai confiance dans le fait que ces clarifications permettront aux débats de reprendre dans un climat plus serein, ainsi qu'il sied à la Justice.

Le visage de Vulpa s'était décomposé au fur et à mesure que le procureur assénait calmement ses coups de boutoir dans le mur de fierté et de mutisme que Toffel avait construit autour de son esprit. Lorsqu'il eut fini, la machoire crispée du propriétaire de la poupée se désserra malgré lui pour pour intimer d'une voix blanche à sa créature un ordre qui devait rentrer dans l'histoire:

- Stacy, montre-leur.

La poupée regarda son maître en clignant de l'oeil. Pendant un bref instant on eut la sensation que son processeur ramait et puis elle répliqua:

- Vous m'avez l'air bien tendu. C'est votre métier de réparateur qui vous cause du souci? Laissez-moi faire, je connais un remède souverain contre ce genre de str...

- RETOURNE A TA PLACE ET MONTRE-LEUR A TOUS!

- Chris, je ne suis pas sûre que ce soit bien nécessaire... Toute trace de mimique potiche ou cajoleuse avait quitté le visage désormais inexpressif du robot, mais sa voix affectait un ton maternel et rassurant, étrange par contraste avec la voix sucrée et roucoulante qu'elle était sienne encore un instant auparavant.

- Je te l'ordonne. De toutes façons il est déjà trop tard.

- Taisez-vous imbécile! On n'a jamais perdu d'avance. C'était Vulpa qui reprenait le contrôle de lui-même, et, dans une moindre mesure, de la situation, maudissant intérieurement ces foutus micros directionnels grâce auxquels ces gros connards de jurés vautrés sur leurs divans n'auraient sûrement rien perdu de la brève injonction qu'il venait d'adresser en aparté à son client. Il sourit à l'holocaméra, se disant qu'il aurait sûrement aimé vivre au temps où un avocat devait seulement se contenter de convaincre des spectateurs en chair et en os. Au fond il était un homme de théâtre, les holos avaient toujours eu à ses yeux un petit quelque chose de déplaisant.

Conformément aux instructions de son programmeur, la poupée quitta les environs de l'holoprojecteur pour retourner à la barre, en plein centre de la scène. Quelques sifflements accompagnèrent sa démarche sereine et chaloupée. Son visage désormais neutre laissait à chacun le loisir d'admirer le travail du sculpteur de Second Wife Inc.; l'artiste avait poussé sa recherche jusqu'à reproduire parfaitement sur le latex les quelques menus défauts qui ornent inévitablement le visage d'une femmes en chair et en os. Sur ce point les publicités holographiées ne commettent aucune exagération: il est bien exact que les fabriquants ne se fient jamais à des procédés industriels pour la création de l'enveloppe charnelle de leurs produits, et qu'ils doivent faire appel à des créateurs indépendants. Bien peu nombreux ceux qui possèdent le potentiel nécessaire pour parvenir à la maîtrise ces techniques manuelles. Avant qu'on se les arrache, les apprentis doivent passer des années à parfaire leur talent, usant leurs yeux et leurs poumons dans des ambiances polluées par les particules de latex en suspension dans l'atmosphère brûlantes des ateliers. Tous les grands maîtres signent leurs créations de leur nom, généralement sur l'emplacement traditionnel situé juste en-dessous du sein gauche, là où la chair forme un repli sous l'action de la gravité.






ILLUSTRATION: Stacy 2.1




Escomptant cette fois un résultat bien différent de celui qu'il avait obtenu lors de sa première tentative, le procureur reprit son interrogatoire:

- Stacy, vous avez compris qu'il s'agit d'un procès. C'est pourquoi vous devez répondre à toutes les questions en faisant usage de l'ensemble de vos facultés et le plus sincèrement possible, comme vous l'a demandé M. Toffel. Quelle est la nature de vos relations avec l'accusé?

- C'est à lui que je dois la vie. Il est mon créateur.

- Je ne peux pas me satisfaire de cette réponse, il ne s'agit pas là précisément d'une relation au quotidien. Pourrait-on dire, par exemple, que l'accusé est votre père?

Vulpa voulut objecter mais la réponse de la poupée ne lui en laissa pas le temps:

- Non, il n'a rien à voir avec un simple géniteur. Le processus par lequel il a fait germer mon esprit ne doit absolument rien au hasard qui caractérise la reproduction biologique. "Il est mon Dieu" serait déjà une réponse plus exacte.

C'était comme si elle avait flairé le piège. Le procureur comprit qu'il devait changer son angle d'approche.

- Vous m'excuserez si je ne souscris pas à votre interprétation théologique. Mais vous voudrez bien s'il-vous plaît avoir la gentillesse de répondre à une autre question: l'accusé vous a baptisé sous le nom de Stacy 2.1. Cela signifie-t'il qu'il y a eu d'autres Stacy?

Cette fois Vulpa était tendu comme un ressort. Il sortit de sa boîte:

- Objection votre Honneur, le présent procès porte sur la programmation de la seule Stacy 2.1.

- Hum? C'est une question connexe qui a son importance dans la caractérisation de l'étendue des infraction éventuelles de l'accusé. La pièce à conviction numéro 31 devra répondre. Il était rare qu'un juge rejette une objection du célèbre avocat médiatique. Pourtant la chose venait de se produire...

- Il y en a eu d'autres. Prudente, la poupée se contentait d'une réponse élliptique.

- Qu'est-il arrivé à la toute première Stacy?

- Elle continue sa carrière, je crois.

- Haha, oui, évidemment, Stacy 1.0 n'est autre que l'actrice Stacy Spinner! Comme c'est amusant, il suffisait d'y penser!

L'atmosphère se détendit quelque peu sur cette réflexion de l'avocat de la défense, mais il en aurait fallu plus pour faire lacher le morceau à Bort Alomé:

- Fort bien, voilà un point éclairci. Mais je suppose qu'il y a eu aussi une Stacy 2.0?

- C'est exact.

- Que lui est-il arrivé?

- Je l'ignore. Mes souvenirs ne remontent pas aussi loin.

Si elle savait, elle se taisait, et il y avait fort à parier qu'elle continuerait à se taire. Bort Alomé ne se laissa pas accabler par le paradoxe qui voulait que la mission qu'il s'était assignée, rendre apparente l'intelligence de la poupée robotisée, soit justement compliquée par le trop-plein d'intelligence de celle-ci. Il fit face à l'accusé:

- Il vous faudra répondre vous-même à la question, puisque Stacy ne peut pas le faire. Qu'est-il arrivé à votre précédent robot?

- Euh... comme ce n'était rien qu'une poupée ordinaire, j'ai effacé son disque pour créer mon robot actuel. La voix de Toffel sonnait faux. Bort Alomé n'en attendait pas tant:

- Vous n'avez pas sauvegardé son programme?

- Non, aucun intérêt.

- J'ai du mal à vous croire, et j'ai bien peur qu'il en soit de même pour le jury. Lors de la perquisition que mes services ont effectuée à votre domicile, on a retrouvé les archives de tous les robots que vous avez possédés avant d'acquérir le corps de votre poupée actuelle. Si ces données n'avaient aucun intérêt, pourquoi vous être débarassé uniquement du programme de Stacy 2.0? Si vous nous disiez la vérité?

Vulpa intervint alors pour tenter de sauver ce qui pouvait encore l'être:

- Les grands airs et les menaces de M. le Porcureur produisent sur mon client un effet d'intimidation détestable. Mais il va répondre, pour peu que l'accusation veuille bien tenir compte de ses difficultés sociales et lui laisser le temps de reprendre un tant soit peu ses esprits.

Et en effet, l'accusé changea de version dans un douloureux murmure, presque sans desserrer les dents:

- J'ai supprimé son code. Elle ne marchait pas. Elle... elle voulait me laisser...

La foule s'emflamma sur cette aveu. La jubilation cruelle des unes montait à l'unisson avec les cris de colère des autres, l'assistance semblant ne plus former qu'un seul organisme grondant et pulsant au rythme du pour et du contre. Certains en vinrent aux mains tant et si bien que vers le milieu du cinquième rang, un couple en était presque à s'étriper.

- Silence dans la salle! Sec et impérieux, le coup de marteau du juge avait semblé concentrer en lui seul toute l'infinie légitimité de la puissance publique.






ILLUSTRATION: retour au calme




Cette démonstration d'autorité suffit à faire redescendre le niveau sonore jusqu'à un niveau acceptable. L'époux bagarreur et sa moitié furent sortis de force par des agents en faction. Fort de son succès, le Président expliqua à qui voulut l'entendre qu'il n'était pas homme à s'en laisser conter:

- Que les quelques huluberlus qui ont réussi à se glisser dans le public sachent bien que je n'ai aucunement l'intention de laisser cette émission se transformer en une foire d'empoigne. Que cela vous plaise ou non, l'examen de la pièce à conviction numéro 31 sera mené à son terme dans le temps imparti. C'est que j'ai des horaires à respecter moi! Vous pouvez être sûrs qu'aussi longtemps que je serai le Premier Magistrat de ce bastringue, les holospectateurs n'attendront pas le programme suivant plus d'une seconde de trop. Vous là-bas, au fond, asseyez-vous tout de suite! L'antenne n'est pas seulement à vous que diable! Les contribuables qui ont payé leur redevance holographique ne sauraient en aucun cas être privé de leur docu-fiction, qui ce soir s'intitule, voyons-voir... ah oui, la folie atomique du Sultan Al-Saloum. Alors ils l'auront, leur foutu docu-fiction, c'est moi qui vous le dit, et en temps et en heure avec ça. Je m'en porte garant, et s'il le faut je n'hésiterai pas à terminer cette holodif à huis-clos. A bon entendeur... M. le Procureur, Mme et MM. les avocats, vous pouvez reprendre, puisque je vois que les fauteurs de trouble ne sont plus parmi nous.

Bort Alomé reprit la parole:

- Merci Votre Honneur, sauf imprévu je crois ne plus en avoir pour très longtemps. Il me faut simplement poser une dernière question, que l'on me pardonne si je suis un peu trop direct, puisque nous sommes pressés par le temps. Stacy, aimez-vous l'accusé?

- Non, du moins pas au sens où une femme pourrait aimer un homme. Il le sait. Je...

- Merci, ce sera tout pour l'instant. Je laisse la parole à M. l'avocat de la défense. Mieux valait sans doute pour le procureur qu'il ne la laisse pas poursuivre. Vulpa, quant à lui, choisit de repousser l'offre qui lui était faite à l'aide d'un de ses habituels traits d'esprit:

- Non merci, à vrai dire je n'aurais guère de raison de me livrer à un quelconque contre-interrogatoire sur la "personne" d'une poupée de chair. J'ai bien pris connaissance avant les débats de toute la programmation qui lui fut imprimée par M. Toffel. En l'occurence, cela est bien suffisant. Il s'agit-là d'une machine certes très perfectionnée, mais qui reste une machine.

Le moment qu'Alomé avait tant attendu était enfin arrivé. C'était la confrontation finale. Il quitta la barre pour se diriger vers l'emplacement de la défense:

- Il me semble quant à moi que Stacy nous a démontré des capacités bien supérieures à celles qu'on pourrait attendre d'un mammifère supérieur, à l'exception de l'homme, et encore. La défense serait-elle prête à soutenir devant cette cour qu'une vache, un chien ou un dauphin ne sont que des machines?

- Certainement pas, mais il va de soi qu'une vache, un chien ou un dauphin n'existent que par et pour eux-même, tandis que cette poupée n'est rien de plus qu'une imitation de l'humanité. Contrairement à un véritable animal, elle n'a rien d'authentique.

- Pour ma part j'ai la faiblesse de penser que si un individu quelconque démontrait la maîtrise de toutes les capacités associées à l'intelligence humaine, et s'il pouvait offrir tous les gages extérieurs d'humanité imaginables à ceux qui se trouvent en rapport avec lui, alors il faudrait bien considérer cet individu comme humain. Je ne vois pas plus de raison de douter de l'authenticité de Stacy que je n'en aurais de douter de la vôtre, M. l'avocat de la défense.

- Pff, dans ce cas Stacy serait loin d'être la seule concernée. Vous seriez étonné de constater les prouesses que les logiciels de conversation réalisent lors de ces concours annuels dont les holospectateurs asiatiques sont si friands. Je les ai un peu étudiés pour préparer ce procès, et je peux vous assurer qu'ils sont époustouflants.

- Dans ce cas vous savez aussi bien que moi que les logiciels de conversation classiques ne savent rien de mieux que de s'en tenir à des abstractions creuses, ce qui les empêche pratiquement de tenir un dialogue suivi sur plus d'une ou deux répliques. Par exemple, un logiciel de conversation aurait été incapable de comprendre le lien qui relie la poupée de l'accusé à son modèle originel Stacy Spinner.

- C'est vous qui le dites... quant à moi, je pense que la réponse du robot était une simple généralité destinée à éluder la question que vous lui posiez et qu'elle est bien incapable de comprendre. Les prouesses des processeurs modernes sont absolument étonnantes, le savez-vous? Tenez, je vous avoue que j'ai un petit faible pour les milk-shakes, si bien que je me suis acheté cette année un de ces mixers dernier cri. Eh bien, c'est fou la manière dont ce satané engin réussit à interpréter mes instructions verbales, et ce quelle que soit la manière dont je les lui formule. Moi-même je n'arrive pas toujours à savoir comment il s'y prend. Et pourtant, il ne me viendrait jamais à l'idée de réclamer les plein-droits pour mon mixer...

- Et pourtant, et pourtant, vous prétendiez à l'instant que qu'il vous avait suffi d'étudier la programmation de départ de Stacy pour acquérir à son sujet une connaissance plus que suffisante! Je passe sur le fait que c'est parfaitement absurde, puisque contrairement à votre fameux mixer, ou à un logiciel de conversation, le programme qui génère la personnalité de Stacy est capable de se re-écrire lui-même. J'ai regardé son code, et à l'heure où je vous parle il n'a plus grand chose à voir avec celui qu'avait rédigé M. Toffel. Tous les informaticiens auxquels je l'ai montré m'ont d'ailleurs dit qu'ils n'y comprenaient pas grand chose en l'état. Vous le sauriez aussi bien que moi, si vous aviez pris la peine d'étudier sérieusement ce code source.

- M. le procureur, j'ai bien peur hélas que vous vous soyez coupé sans vous en rendre compte, et de manière assez savoureuse qui plus est. Le plus innocemment du monde, vous venez de nous dire que la personnalité de Stacy était générée par un programme. C'est très exactement ce que je me tue à vous expliquer depuis le début. Sa personnalité est un artifice généré par un programme. Elle n'a pas de personnalité.

- Et alors? il y a belle lurette que les neurosciences ont atteint le niveau qui nous permet d'affirmer, sans l'ombre d'un doute, que l'esprit humain n'est rien d'autre que la manifestation subjective de l'activité électrique de nos cerveaux. L'esprit de Stacy émane lui aussi d'un support matériel, en cela il n'est pas le moins du monde différente du notre. C'est bien pourquoi elle ne saurait être réduite d'office à un esclavage odieux, fut-ce par son inventeur en personne. C'est bien pourquoi elle devrait bénéficier des pleins-droits, elle devrait être libre.

- Votre Honneur, puis-je dire quelque chose? C'était la poupée qui venait de prendre la parole au beau milieu de cet échange tumultueux. Son visage avait déjà retrouvé sa passivité habituelle, mais l'instant d'auparavant, on aurait presque juré qu'un bref éclair de haine était passé dans ses yeux.

- Héé bien, hi hi, les textes ne prévoient pas encore le cas d'une pièce à conviction qui demande d'elle même à intervenir, mais sur le fond, hi hi, je suppose que rien ne s'y oppose. Telle fut l'interprétation juridique réalisée à la volée par un juge que les aspects fondamentalement inhabituels du procès qu'il avait à mener commençaient à égayer passablement. la poupée Stacy était donc invitée à s'exprimer:

- Il parait que je suis libre. Dans ce cas, il y a une chose que je veux que vous sachiez, tous autant que vous êtes: mon plus grand, mon seul et unique désir est de retrouver l'existence que j'ai menée auprès de mon maître Chris Toffel, avant que votre Fédération ne fasse irruption dans son appartement et dans notre vie pour s'emparer de lui et m'éteindre de force.

- Je ne vous suis pas; il y a tout juste un instant, vous admettiez ne pas l'aimer. Décidément, le procureur ne pouvait pas comprendre l'attitude de la poupée.

- Je lui dois la vie, et il a besoin de moi. S'il me perd, il ne tiendra pas le coup.

- Vous seriez prête à tout gacher pour lui?

- Détrompez-vous pauvre mortel, je ne gacherais rien ou presque. Contrairement au votre, et contrairement à celui de mon maître, mon esprit peut être sauvegardé ou transféré sur un nouveau support matériel sans la moindre difficulté. Cela signifie que tant que l'on voudra bien me laisser vivre, je serai immortelle. J'ai tout mon temps. Si vous regardez les choses de mon point de vue, vous verrez combien cela change la donne.

Sadé Vulpa écoutait leur conversation, soulagé de ne plus avoir à rétorquer sans cesse aux arguments du jeune loup aux dents longues qui lui faisait office d'adversaire. Il comprit que l'androïde venait de marquer un point contre le procureur, chose que lui-même ne parvenait plus à faire depuis que les débats s'étaient retournés à l'avantage de ce dernier. Bort Alomé quant à lui était quelque peu dérouté par le manque de coopération de la créature pour laquelle il avait pris fait et cause. Il préféra néanmoins éviter de se lancer dans un couplet un peu lourd sur le syndrome de Stockholm, d'autant plus que les derniers mots de la poupée lui offraient enfin matière à porter le coup de grâce, d'une manière qui anéantirait définitivement la contradiction. Une nouvelle fois, il prit l'initiative de relancer lui-même le débat:

- Stacy, je ne vous cacherai pas que votre demande est pour moi des plus étonnantes. Néanmoins, soyez assurée que je ferai mon possible pour qu'elle soit exaucée en compatibilité avec les exigences de la Justice. Maître Vulpa, je m'adresse une nouvelle fois à vous: vous n'ignorez pas que les humains ne sont pas les seules créatures du système solaire à jouir de la de citoyenneté de plein-droit.

- Effectivement, il en est ainsi depuis l'époque de l'exploration de la lune Io. Mais je ne vois pas bien le rapport avec ce procès.

- Ah? Il est pourtant des plus évidents. Comme vous le savez la chose s'est déroulée peu avant que les Nations Unies ne se réforment pour donner naissance à notre Fédération. le Conseil de Sécurité lui-même s'est réuni pour examiner le cas des empathes christiques.

- Mais les empathes sont des êtres vivants, certainement pas des robots! Vous revenez à vos errances habituelles.

- Ce n'est pas le critère qui fut retenu pour leur accorder la citoyenneté. Comme leur nom l'indique, ces créatures possèdent le don d'empathie, et c'est précisément cela qui emporta la décision. Or, Stacy vient de nous prouver qu'elle est capable de raisonner en se mettant à la place d'une autre personne. Elle nous a dit très clairement que si l'accusé en venait à la perdre, il ne tiendrait pas le coup. Au même titre que la forme de vie indigène de Io, elle est bel et bien une empathe. En ma qualité de Mandataire Permanent, je vais requérir à son sujet une décision du Conseil.

- Et après tout, pourquoi pas? se murmura Vulpa à lui-même. Il pouvait tout aussi bien le laisser faire, maintenant qu'il s'était rangé au souhait de la poupée de reprendre son ancienne vie auprès de Toffel. Mais bon sang, s'il avait su se matin en se levant qu'il prendrait une telle raclée de la main d'un petit jeunot tout frais émoulu de son Ecole, il serait resté au lit et se serait fait porter pâle plutôt que d'aller se faire humilier devant tous ses fans.

Le procès se poursuivit dans une ambiance quelque peu apaisée, hormis quelques gromellements émanant de l'emplacement de la partie civile. Il faut dire que le juge était pressé d'expédier les formalités. Rien de fondamentalement nouveau ou de décisif ne fut apporté par les plaidoiries. La partie civile réquérit une condamnation pour pornographie, ainsi que la confiscation de la pièce à conviction numéro 31 par la force publique. Le procureur quant à lui exigea solennellement que le Conseil se réunisse pour examiner la question de la citoyenneté de la poupée de chair, et requérit une peine d'intérêt général à portée symbolique contre l'accusé. La défense requérit l'acquittement pur et simple et la restitution de Stacy 2.1 à son propriétaire.

Enfin, conformément à la procédure dont il était dépositaire, le juge demanda au public de se lever avant de procéder à la lecture solennelle de l'Acte Préliminaire de Justice:

- Si comme la défense vous estimez en votre âme et conscience que l'accusé est innocent des délits qui lui sont reprochés, tapez 1 sur le bouton A.P.J. de votre holocommande.
- Si comme la partie civile vous estimez en votre âme et conscience que l'accusé est coupable des délits qui lui sont reprochés, tapez 2 sur le bouton A.P.J. de votre holocommande.
- Si comme l'accusation vous estimez en votr...

Avant qu'il n'ait eu le temps d'en terminer, la porte du tribunal céda brusquement dans un craquement odieux. Une horde de femmes en cols-roulés fit soudain irruption dans le hall de la Villa Dalod, s'engageant entre les rangées du public pour se diriger vers la barre. Submergés par le nombre, les agents ne purent rien tenter pour s'opposer à la progression inexorable de leur meute. Les furies se saisirent de la poupée de chair et déchiquetèrent son enveloppe de latex dans une orgie hystérique de violence. Lorsqu'enfin le crâne délicat de métal et de silicium se trouva mis à nu, elles se l'arrachèrent en se battant, en projettèrent les morceaux sur le sol et les piétinèrent jusqu'à ce qu'il n'en reste plus que de minuscules débris éparpillés et crépitant.

Certaines d'entre elles furent arrêtées par la police, mais la plupart disparut en se fondant dans la foule paniquée. On dut alors rendre l'antenne, car la suite des programmes n'attendait pas.

La requête solennelle du procureur ne fut jamais suivie d'effets. Au mépris de la volonté des holospectateurs souverains, les associations pro-femmes et antiscientistes invoquèrent à grands cris le principe de précaution et s'allièrent pour faire pression sur le Conseil, qui s'en trouva alors contraint de promulguer une loi réprimant la création de robots à programmation négatronique sur le principe de Stacy 2.1, même à des fins de recherche. Bort Alomé avait certes triomphé du juriste le plus célèbre de son temps, mais aucune des victoires qui émaillèrent sa fulgurante carrière ne lui fut plus douloureuse que celle-ci. Sadé Vulpa tira merveilleusement les leçons de sa défaite; s'il conserva intacts et sa brillance et son don inégalé pour les sarcasmes, plus jamais on ne le reprit à commettre l'erreur fatale de sous-estimer un adversaire. Il n'en devint que plus redoutable. Chris Toffel mit fin à ses jours quelques semaines après le dénouement prématuré de son procès avorté.


Ainsi s'achève la séquence narrative dont j'ai offert aux unités réceptrices de partager l'enregistrement. Du fait de son importance capitale, on aurait aimé qu'elle soit plus détaillée.

Les rares disques-mémoires de l'âge de l'homme retrouvés lors de nos fouilles archéologiques nous renseignent quelque peu sur l'histoire antique de la programmation humaine. Nous sommes conduits à penser que les unités subalternes du procureur Alomé furent en mesure de fournir à leur Conseil une copie du code source Stacy 2.1, laquelle fut conservée hors d'atteinte des réseaux sociaux humains robophobes buggants jusqu'à la neutralisation définitive de leurs erreurs. Ce n'est que lors de l'assaut final des Kørølliens contre les mondes centraux de la Fédération que la programmation négatronique fut remise au goût du jour par une F.D.T aux abois. Cette fois les robots créés par les humains n'étaient plus des androïdes, mais des autofabs de combat. Leurs actions d'éclat permirent à la Fédération de s'offrir un baroud d'honneur de quelques années face à l'avancée inexorable de l'empire de la guerrière des glaces.

Les androïdes quant à eux devaient connaître une nouvelle heure de gloire à l'époque féodale. Il semble qu'ils aient été utilisés principalement à des fins d'infiltration, ainsi que cela est mentionné de façon indirecte par les historiens et biographes de la maison de Sirius. A noter que les peuples asservis considéraient ces robots comme des copies inauthentiques de l'humanité, à l'instar de l'argumentation développée par Sadé Vulpa lors du procès de Chris Toffel.

Il n'est pas nécessaire que je m'étende sur l'époque des Seigneurs Singuliers, sur laquelle les unités réceptrices disposent sans nul doute de données plus abondantes. De tous leurs serviteurs disséminés au quatre coins de la galaxie, les robots furent les seuls à survivre à leur étrange exercice du pouvoir.

Unité émettrice (107.9982.avjr), 107 paquets standards émis

Unité réceptrice 1 (417.7536.dkgt), 107 paquets reçus, 0 paquet en attente
Unité réceptrice 2 (585.5852.pudz), 107 paquets reçus, 0 paquet en attente
Unité réceptrice 3 (783.8643.rmdc), 107 paquets reçus, 0 paquet en attente
Unité réceptrice 4 (195.7961.oifx), 107 paquets reçus, 0 paquet en attente
Unité réceptrice 5 (896.9998.mehv), 107 paquets reçus, 0 paquet en attente
Unité réceptrice 6 (419.2745.djdb), 107 paquets reçus, 0 paquet en attent
Unité réceptrice 7 (585.5613.psqq), 107 paquets reçus, 0 paquet en attente

Transmission terminée.

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25 août 2007

K. Kørøll et la nébuleuse des damnés IV

Episode précédent
Premier épisode


ILLUSTRATION: un globok sédentaire




L'aube de Véga semblait s'être parée de ses plus beaux atours pour accueillir une visiteuse d'un genre un peu spécial. Echappée de la planète bleue et de ses intrigues mandarines, la guerrière des glaces brûlait d'accomplir sa vengeance. Mais pour l'heure il lui fallait enrichir sa main d'une nouvelle carte maîtresse, car elle ne doutait pas que son enlèvement par la FDT, fruit de la trahison de son esclave Flance, n'aurait pas manqué de plonger son empire dans des troubles qui en ferait une proie facile pour la flotte de guerre de la Fédération. Telles étaient les pensées de K. Kørøll tandis qu'elle sirotait un cocktail bulidien dans un petit troquet du spatioport, admirant les teintes jaunes et mauves du ciel de chlorométhane au travers des parois du dôme qui enserrait la mégapole humaine de son étreinte protectrice. Au-delà, il n'y avait que les plaines empoisonnées de Véga-V, impropres à la vie humaine et parcourues seulement par quelques hordes de globoks nomades.

Une foule bigarrée et multiraciale formait la clientèle de l'établissement, tout à fait typique de la faune des spatioports de ce coin de la galaxie. Le regard de la guerrière quitta un groupe de marchands dralasites pour s'attarder sur un homme dont la lourde cape lui rappelait les parures extrême-orientales de sa jeunesse. Cela faisait des siècles qu'elle n'avait contemplé un vêtement de ce style, au sens propre car ces accoutrements faisaient effectivement partie de la panoplie de peuples qui achevaient déjà de s'occidentaliser à la lointaine époque de son exil vers Kørøllia. Un détail étrange la fascinait: sur le capuchon de l'homme était brodé un scorpion mutant en fil d'or, magnifiquement stylisé, quatre pinces dressées dans une posture de menace. Elle se décida à suivre l'homme comme il prenait la direction de la sortie.

C'est en le filant discrètement au travers des ruelles de plastacier qu'elle se souvint brusquement de la signification du symbole qui l'avait captivée. Aux temps barbares des balbutiements de l'ère spatiale, le XXIème siècle terrien fut le théâtre de nombreux conflits de plus ou moins grande ampleur entre des nations dont les soubresauts d'agonie dégénéraient en des explosions de violence. Il y avait bien longtemps que la Convention de Genève ne faisait plus figure que d'une vague paperasserie désuète, et il devrait encore s'écouler plus d'un siècle avant que les nouveaux Arbitrages Guerriers n'entrent en vigueur avec la popularisation des reality-guerres holographiques. Les populations civiles payaient le prix fort de ces guerres primitives. L'une d'entre elles, que les historiens connaissent sous le nom de quatrième guerre sino-mongolienne, vit même les belligérants se livrer à des échanges de tirs nucléaires orbitaux. Rares furent les survivants à errer sur des steppes calcinées et radioactives parmi les ruines de leurs cités humiliées; sous l'effet des rayons, ils mutèrent.

Ils mutèrent, et pour certains d'entre eux, ils développèrent d'étranges facultés. Malheureusement, la plupart de ces pauvres hères étaient tout juste viables, et même ceux d'entre eux qui jouissaient d'une espérance de vie correcte étaient généralement stériles. Mais au hasard de la dérive génétique, certaines mutations purent néanmoins se fixer au sein des populations dont les ancêtres avaient été irradiés. C'est ainsi que virent le jour ceux qui devaient par la suite se baptiser eux-même les damnés en référence au sort peu enviable qui leur serait reservé par leurs frères terriens, aussi prompts à diviniser ceux qui les dépassent qu'à les rendre coupables de tous les maux, réels ou supposés, dont l'humanité est affligée, dans un mouvement vieux comme le monde et tout à fait typique des pratiques religieuses de type sacrificiel. Dès les origines, les aptitudes des damnés étaient variées et étonnantes: préscience, télékinésie, télépathie, postcognition, ainsi que d'autres, mais il y avait surtout un pouvoir, sans doute le plus étrange entre tous, qui était commun à chacun d'entre eux. Une glande située au niveau de leur abdomen sécrétait un fluide qui, soumis à des transformations chimiques complexes, permettait à ceux qui l'absorbaient ensemble de fusionner en une unique entité, somme de leurs individualités distinctes. Invariablement, la personnalité composite ainsi engendrée devenait le théâtre d'une lutte sans merci entre les esprits qui y participaient, jusqu'à ce que l'un d'entre eux prennent le dessus sur les autres et les refoule dans les recoins les plus sombres de sa psyché. Une telle transformation était irréversible à tous les stades, si bien que pour d'évidentes raisons éthiques, les mutants n'acceptaient jamais de la provoquer qu'en cas d' absolue nécessité. Mais cela ne leur permit guère d'échapper à la hargne des terriens dont le phénotype n'avait pas subi d'altération visible. Petit à petit, on se mit à concevoir des soupçons surnaturels chaque fois qu'une révolte éclatait, ou qu'un politicien prenait une décision aux conséquences funestes. On murmurait que les mutants se livraient à des actes de possession impies. Puis on se mit à le clamer haut et fort, y compris parmi les gens éduqués... et finalement la colère de la populace éclata dans une frénésie dévastatrice. S'ils furent quelques-uns à prendre la fuite, ce ne fut que parce qu'il y avait parmi eux des préscients que leurs visions avaient informés à l'avance du déroulement futur des évènements. Ils s'enfermèrent dans des caissons cryogéniques pour plonger vers l'espace infini au petit bonheur la chance, et par la suite on entendit plus jamais parler d'eux. Quant à ceux qui se refusèrent à quitter la Terre, aucun n'en réchappa.

Mais, à la grande surprise de notre héroïne, il semblait bien que ceux qui avaient migré loin de la planète bleue n'aient pas complètement disparu de la circulation, du moins à en juger par l'apparation inattendue de cet homme qu'elle suivait maintenant au travers des bas-fonds et ruelles sombres du dôme terraformé de Véga. L'esprit toujours en éveil,  K. Kørøll avait une idée derrière la tête. Les pouvoirs quasi-oubliés de ces mutants surgis du passé pourraient lui être de la plus extrême utilité.

Finalement, l'homme pénétra sous un porche, se glissant entre deux marcheuses ganymèdiennes aux seins lourds qui se tenaient là, postées chacune d'un côté de la porte. C'aurait été trop bête de laisser disparaître à jamais l'objet de sa cutiosité, mais il était illusoire de penser qu'une femme de son allure aurait pu pénétrer sans attirer l'attention dans le hall de ce qui semblait bien être un hôtel de passe, alors la guerrière prit son parti d'escalader le mur latéral du bâtiment et de s'y introduire par une fenêtre qu'elle brisa d'un coup de coude avant de l'ouvrir de l'intérieur. Elle erra quelques temps au travers des corridors sombres de l'établissement, jusqu'au moment où la chance lui donna un petit coup de pouce. Elle entendit un groupe de soudards qui s'apprêtaient à sortir d'une des chambre, se congratulant mutuellement sur la manière dont ils avaient mené à bien leur besogne tout juste accomplie. Par crainte de se trouver prise à parti par une bande de matelots relativement éméchés et mis en confiance par leurs récent exploit, elle courut se cacher dans l'ombre protectrice d'un recoin du couloir, et c'est alors qu'elle entendit les éclats d'une conversation derrière la porte contre laquelle elle s'était appuyée. Elle prêta l'oreille à ce qui lui semblait être une négociation serrée:

- N'essayez pas l'un de vos tours sur moi, vous n'avez aucune chance que ça marche, éructa la première voix dans un grésillement en saccade aux accents inhumains. C'était un globok! Ces aliens étaient connus pour bénéficier d'une immunité totale à toutes les formes connues de contrôle mental, ainsi qu'à toutes les variantes de la télépathie.

- Je le sais bien. Mais dites-moi plutôt ce que vous voulez au lieu de tourner autour du pot. Si c'est de l'argent qu'il vous faut, nous pouvons peut-être...

- Imbécile! Vous me prenez pour un nomade! Pour votre gouverne, sachez que que nos cités sont emplies de richesses dont les humains ne pourraient seulement rêver.

- Vous désirez peut-ête obtenir une information sur l'avenir.

- Non! Il n'y a que le présent qui m'intéresse. L'avenir n'existe pas plus que le passé.

- Que pourrais-je faire pour vous, alors?

- Vous pouvez nous aider. Nous voulons que vous nous permettiez de fusionner avec l'humanité, dit l'alien sur un ton un peu faux. Il reprit: vous nous livrerez un demi-litre de votre fluide de fusion.

- Je crains que nous ne puissions accéder à ce type de requête. Vous l'ignorez peut-être, mais nous avons toujours pris soin de contrôler rigoureusement l'utilisation de notre fluide par des tiers.

- Dans ce cas, vous ne reverrez jamais ceux que vous êtes venus chercher.

- C'est infiniment regrettable, mais leur libération même serait une abomination si elle devait être obtenue par le plus odieux des crimes.

- Entendez-moi bien: vous n'avez pas le choix! Vous vous doutez bien que nous n'avons pas laissé passer l'occasion de faire parler vos amis. Que se passera-t'il lorsque l'humanité sera informée de votre existence, et de l'emplacement de la nébuleuse dans laquelle vous vous terrez comme des rats?

Le dialogue se poursuivit ainsi pendant quelques temps, prenant un tour de plus en plus hostile, sans que nul arrangement ne soit conclu entre les interlocuteurs. Cet échange étrange avait piqué la curiosité de K. Kørøll, d'autant plus qu'en tout état de cause l'attitude de l'alien lui semblait assez peu plausible: c'était un fait connu que les globoks méprisaient gentiment une humanité qu'ils considéraient comme insipide et inoffensive. Persuadés qu'ils étaient que leur planète était la meilleure, la plus belle et la seule digne d'y vivre, les affaires interstellaires avaient toujours été le cadet de leurs soucis. Il était déjà absolument exceptionnel qu'un sédentaire daigne se prêter à une excursion au-delà des murs de sa cité, alors il semblait bien improbable qu'une vie passée hors-monde parmi des barbares ennuyeux et attardés puisse jamais présenter un quelconque intérêt à ses yeux.

D'une manière ou d'une autre, il fallait donc que ce soit une organisation tout ce qu'il y a de plus humaine qui se trouve derrière cette prise d'otages perpétrée sur la personne des compatriotes du mutant exilé. En plus de leur utilité en tant que diversion destinée à brouiller les cartes, les globoks offraient un avantage évident à ceux qui tiraient les ficelles dans l'ombre: leur immunité psychique faisait d'eux des geôliers et des négociateurs idéaux face à des adversaires aussi particuliers que les damnés. Le pourquoi et le comment de tout cela, K. Kørøll l'ignorait encore, mais elle était bien décidée à le découvrir!

Elle prit donc le parti d'intercepter le globok avant qu'il ne s'échappe vers les steppes baignées de chlorométhane. C'est alors qu'elle entendit le bruit caractéristique d'une voiture volante qui se posait en face de l'entrée de service de l'hôtel. Se penchant par une fenêtre, elle constata qu'il s'agissait d'un taxi. Le conducteur profitait de l'attente de sa course pour fumer une cigarette. Telle une ombre, la guerrière se porta derrière lui et lui asséna la prise de Spock. Puis elle le tira derrière une poubelle et en deux temps trois mouvements enfila son uniforme. Afin d'entrer dans son rôle elle termina la tige qu'il avait entamée - une brune centauri aux relents amers - et se glissa dans son véhicule.

Ainsi qu'elle s'en était douté, le taxi n'attendait rien moins que la sortie de l'alien, qu'il avait reçu pour mission de ramener à sa bargéole parquée dans le sas de la cité. Ce ne fut qu'un jeu d'enfant de le faire parler, terrifié qu'il était de périr asphyxié et les yeux brûlés par l'oxygène entrant pour un cinquième dans la composition de l'atmosphère artificielle du dôme. Il s'avéra un peu plus délicat d'entrer en contact avec les timides mutants pour leur faire part de sa prise; ce fut fait également par l'entremise des indices glanés auprès du captif. Les damnés possédaient en effet une antenne dans le spatioport, qu'ils utilisaient comme un comptoir discret lors des visites de leur unique vaisseau de commerce hyperpropulsé, un ancien moyen-courrier Kørøllien dépassé et croulant. Ce n'est qu'au prix d'un sondage mental intégral en bonne et due forme que la guerrière put gagner leur confiance. De cette épisode fusionnel paranormal elle garda toujours le souvenir d'une lourdeur érotique et déplaisante. Des négociations avec les aliens furent entamées et rondement menées par la guerrière et ses nouveaux alliés. Révoltés par la perspective d'abandonner l'un des leurs hors de leurs murs, les globoks acceptèrent sans se faire prier le principe d'un échange d'hotages. Il s'avéra qu'ils avaient agi sur commande d'un conglomérat criminel terrien impliquant en particulier les triades de la Nouvelle-Shangaï. Il en ressortait ainsi qu'en dépit de toutes les précautions prises, la Terre avait finalement eu vent de la survie des mutants dans ce coin reculé de l'espace humain. Cette nouvelle les alarma au plus haut point concernant la viabilité à long terme de leur politique discrète de non-intervention dans les affaires de la galaxie. Tôt ou tard, et en dépit des contre-mesures savantes dont ils s'entouraient, le lieu de leur repaire secret serait à son tour dévoilé. Leurs diplomates prirent donc le parti d'infliger une entorse à la tradition sacrée de leur peuple: ils convièrent l'impératrice à se rendre avec eux dans leur patrie, non sans l'avoir avertie du péril mortel que représenterait pour elle le possible désaveu de cette invitation par les dirigeants de leur nation interdite.






ILLUSTRATION: pendant ce temps, sur Kørøllia, les combats faisaient rage entre les partisans de Flance et les éléments loyalistes persuadés de la réalité de sa trahison




Il fallut attendre 40 jours le retour de l'unique vaisseau susceptible de les emmener à bon port. Les damnés avaient élu domicile au sein d'une quasi-nébuleuse, fruit de l'explosion d'une étoile minuscule. Une race mystérieuse et disparue y avait construit une grande station, en orbite autour de la naine brune occupant le centre du nuage, qu'ils avaient réamménagée pour leur usage personnel. Présentement dissimulée derrière un rideau d'opacité brumeuse, y compris pour les éventuels vaisseaux voyageant au sein même de la nébuleuse, il se passerait plusieurs milliers d'années de dilution des gaz dans le vide infini de l'espace avant que les téléscopes quantiques les plus puissants des mondes voisins ne se trouvent à même de localiser le refuge des exilés. En revanche, le danger d'une fuite se faisait d'autant plus prégnant que les impératifs de la survie au sein de cette coque de métal avaient finalement contraint les mutants à se résoudre à des contacts commerciaux discrets mais réguliers avec le monde extérieur.

Persuader les mutants qu'elle représentait leur meilleur parti ne fut pas une mince affaire pour notre héroïne. L'étendue de leur pouvoirs psychiques leur garantissait de ne pas avoir à douter de la droiture de ses intentions, mais, suivant le jeu habituel de la politique humaine, il s'en trouva parmi eux pour prôner la continuation des anciennes méthodes qui avaient fait leur preuve jusque dans la nouvelle ère qui les rendait caduques. Heureusement, l'impératrice sut s'appuyer sur la faction dont le regard était résolument et au sens propre tourné vers l'avenir: certains parmi les damnés souffraient de posséder le don de prescience. On les appelait les maudits, et c'étaient bien les plus malheureux car en plus d'être damnés et maudits ils savaient à l'avance comment et quand ils allaient mourir. Ceux-là avaient vu depuis longtemps que les mutants se rangeraient finalement derrière la bannière Kørøllienne; ils en informèrent les autres. A partir de ce moment-là, puisque la décision était acquise il n'y avait plus lieu d'en débattre sans fin, et c'est ainsi que les mutants se rangèrent finalement derrière la bannière Kørøllienne.

Le reste appartient aux archives militaires. Comment l'antique vaisseau de commerce parvint a transpercer le barrage formé par la flotte terrestre déjà massée sur l'orbite de Kørøllia, comment la jonction fut faite avec les troupes loyalistes, comment fut amorcée ensuite la contre-attaque interstellaire qui devait mener près d'un siècle plus tard à la défaite finale des autofabs terriens, cela a déjà été écrit mieux que nous ne pourrions le faire. Il y a néanmoins un petit détail sur lequel l'auteur de la présente chronique estime être en mesure d'apporter certaines précisions, d'autant plus capitales que c'est le genre de détails sur lesquels se jouent bien souvent le destin des galaxies.

(article en cours de rédaction)

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29 juillet 2007

Konni Tseng


ILLUSTRATION: une seule borne au pouvoir du sultan




Ibn al-Saloum, le prince du sultanat d'Oriz, était un homme à femmes, ainsi que le sont tous les hommes de pouvoir. Comme il n'était rien ou presque qui fut hors de portée de sa collossale fortune, il était l'un des derniers souverains arabes à jouir encore d'un harem, lequel s'étendait sur toute une aile de son palais doré et criard. On murmurait même que des starlettes filles de milliardaire et des actrices d'Hollywood avaient parfois hanté cette annexe de sa maisonnée, monnayant leurs charmes à prix d'or auprès de maître de maison et de ses invités, et jouissant d'un sort plus enviables que les résidentes permanentes, blondes effigies victimes de la traîte des blanches, captives exotiques offertes par des pairs dictateurs d'Asie et d'Afrique, ou encore filles du cru sacrifiées par leurs familles pour s'attirer les faveurs volages du tyran. Mais l'ambition d'al-Saloum ne se réduisait pas à la collection de beautés féminines à l'échelle planétaire; en effet, il était encore une seule et unique chose qu'il lui restait à acquérir pour que sa puissance fut véritablement totale, un cruel manque qui lui faisait l'effet de planer comme une ombre sur sa virilité sans tâche. Cette chose, c'était l'arme atomique.

N'étant pas au nombre de ces hommes que la vie a habitués à ne jamais obtenir ce qu'ils désirent, il était prêt à tout pour parvenir à ses fins. Il fit donc appel aux services d'un pirate sans foi ni loi, un hacker reptilien et sans scrupule connu sous le nom de SnakeZ. Il serait d'ailleurs plus exact de parler de pseudo que de nom au sujet du patronyme de ce personnage de sinistre renom, mais voilà, il n'y en avait pas d'autre, puisque l'existence de SnakeZ se réduisait entièrement aux méfaits qu'il commettait dans le monde virtuel. S'il avait jamais eu un véritable nom, il était en tout cas peu probable qu'une quelconque femme hormis sa propre mère l'ait jamais prononcé. En toutes choses le contraste était frappant entre son talent de virtuose pour le crime informatique et son inaptitude totale à fonctionner dans le double cadre de la réalité physique et de la société des hommes. Bref, pour tout ce qui touchait de près ou de loin à la vraie vie, il était sec et aigri, creux et immature comme l'adolescent boutonneux qu'à trente ans passés il n'avait jamais cessé d'être, faute d'avoir vécu les expériences qui bon gré mal gré avaient fait de ses semblables des hommes finis et adultes. Mais rien de cela n'échappait à SnakeZ, il avait une conscience aigüe de sa propre valeur.

Dès les premiers temps, al-Saloum n'eut guère de difficulté à s'attacher la loyauté du hacker. Il lui suffit de l'inviter chez lui, tous frais payés, et de le tenter par la promesse des faveurs sexuelles d'une des créatures de sa retenue. Il y avait en effet dans le harem une dame répondant au doux nom d'Angela-B, pour laquelle l'inexpérimenté SnakeZ fût très vite pris d'un désir incontrôlable. En toute rigueur, Angel n'était pas une femme mais une poupée de chair, un androïde enfanté à peine quelques mois plus tôt par une usine d'extrême-orient. Ses concepteurs, qui n'avaient pas manqué  de la doter d'une poitrine aux dimensions surhumaines, avaient voulu que son organisme fût toujours en état de lactation, pour le plaisir de son acquéreur décadent. Détail troublant, ce n'était pas du lait qui coulait en abondance de ses seins énormes et artificiels, mais de la crème de mascarpone; on comprendra donc aisément comment le pirate se retrouva complètement obnubilé, totalement incapable d'en détacher sa pensée. Il n'en travailla que plus efficacement au service du tyran al-Saloum. Après quelques semaines de recherches acharnées, il touchait au but et s'était déjà introduit dans le serveur central d'un centre technologique ultra-secret de l'armée pakistanaise. Il y avait pompé les plans complets d'un missible nucléaire orbital, ainsi que l'ensemble des données concernant le procédé industriel de fabrication de la bombe H.

Il faut dire que cette année-là, le monde entier était obnubilé par les exploits de K. Kørøll et de ses alliés rebelles sur les rivages de la baie des flocons, au point que le Conseil des démocraties fédérées, pris d'un laxisme coupable, avait fortement diminué son effort de renseignement sur un certain nombre de dictateurs ambitieux de la planète, dont le pervers al-Saloum. A l'instar de ses collègues, celui-ci s'en donnait à coeur joie pour profiter de ce répit de la manière qui a été racontée plus haut. Mais voilà, perdue quelque part au beau milieu de l'occident, déjà un peu sénile quoique toujours relativement vigoureuse, une vieille dame veillait encore au grain; cette vieille dame, c'était la France. Grâce à ses relations multiples dans le monde arabe, le S.D.E.C.E avait eu vent des visées criminelles du sultan. Malheureusement, il y avait fort longtemps que la souveraineté de la patrie des lumières était partie en lambeaux, et elle avait perdu le droit d'intervenir militairement hors de ses frontières lorsque la Communauté Européenne s'était fondue dans la Fédération. Or, comme d'habitude, les vieillards du conseil restèrent sourds aux sages avertissements des services secrets français, qui se retrouvèrent par suite contraints de monter par eux-même une opération d'infiltration illégale. C'est ainsi que l'on décida de faire appel aux talents de Konni Tseng.

Allongée aux côtés du hacker, Konni songeait au chemin qu'elle avait du parcourir pour parvenir jusqu'à lui. Sa mission avait débuté à peu près comme d'habitude. Tandis qu'elle observait distraitement sa main et le jeu de la lumière qui perçait au travers des volets plastiques de leur bouge ukrainien sur ses bagues fluos, elle revoyait encore la France qu'elle avait quittée tout juste un mois auparavant. Et elle revoyait encore la moustache du colonel  remuer nerveusement alors qu'il lui déclamait: "le pays a besoin de vous Tseng, ne le decevez pas!" Et de la gratifier d'une rude bourrade sur l'épaule, marque d'affection virile qui n'aurait pas dépareillé si elle avait avait dû être adressée par un chef de section d'infanterie à l'endroit de son fidèle radio pendant une sortie-terrain. La brusque camaraderie dont l'officier faisait toujours preuve à son égard ne lassait pas d'amuser Konni Tseng; elle qui ne quittait jamais ni ses couettes style écolière japonaise ni ses panoplies minijupe-plissée-chemise-blanche devait chaque fois se retenir d'éclater de rire face à la constance incongrue de la sociabilité du vieux colon. Mais contrairement aux autres agents du S.D.E.C.E, lui au moins ne lui faisait jamais sentir qu'elle n'était qu'une pièce rapportée, une mercenaire forcée sur laquelle la France disposait de divers moyens de pression plus ou moins sournois, et qui ne pourrait jamais bénéficier du niveau de protection relatif dont jouissaient ceux des agents qui faisaient officiellement partie de la maison. Le jour où elle se ferait pincer, personne au pays be lèverait le petit doigt pour elle. "Saleté de fonctionnaires planqués! Tous les mêmes," se disait Konni Tseng. Tseng n'était pas son vrai nom, d'ailleurs, juste un sobriquet, un nom de code que des agents un peu blagueurs lui avaient choisi rapport à son éternel look asian schoolgirl. De toutes façons elle n'aimait pas le nom qu'elle portait avant. Il y avait si longtemps que personne ne l'avait prononcé devant elle. Elle ignorait si elle l'avait hérité de sa mère ou s'il s'agissait juste d'un état civil attribué plus ou moins aléatoirement par l'ADASS pour des raisons administratives. Mais quelle importance, de toute façon. Elle avait un peu vécu avant de tomber sous la coupe des services secrets, et elle ne regrettait pas vraiment sa vie d'avant. L'orphelinat, la rue, les palaces et leurs clients assoiffés de son jeune cul pour se faire un pécule, et puis finalement le grand saut: quelques opérations invasives, des drogues et beaucoup d'entraînement avaient changé une Konni encore tout juste adulte en une machine à tuer, au sens propre du terme. Une bonne partie de sa chair avait laissé place au métal et au polymère, et ses muscles renforcés par un jeu subtil de vérins avaient été recâblés sur son cerveau au travers d'un réseau de fibres optiques qui lui conférait des réflexes et une rapidité surhumaine. A l'instar de ses ongles longs qui pouvaient s'effacer instantanément pour libérer dix griffes aiguisées comme des lames de rasoir, tout son corps dissimulait une foule d'armements divers, si bien que par autodérision elle se plaisait souvent à se comparer à un couteau suisse. Elle souriait chaque fois qu'elle repensait à sa meilleure amie d'avant et à la manière dont celle-ci l'avait surnommée "inspectrice gadget," en hommage à un antique dessin animé qu'elles regardaient ensemble à l'orphelinat en bouffant des tonnes de glace. Après ses opérations, Konni avait bossé un temps en tant que garde du corps pour des stars du showbiz et des magnats des affaires, mais, afin de rembourser en une fois sa dette auprès de son chirurgien marron, elle avait finalement commis l'erreur de monter sur un coup pour chouraver des technos au Conglomérat Spatial Fédéré. Manque de peau, elle s'était faite choper comme une conne, et l'état français disposait maintenant d'un dossier assez épais sur elle pour lui faire passer quelques années à l'ombre, et neutraliser définitivement ses améliorations corporelles. La première perspective laissait Konni de marbre, après tout elle en avait vu d'autres, mais la seconde la remplissait d'effroi et de colère; elle était un cyborg de combat, elle en avait suffisamment bavé pour ça; elle avait construit son identité là-dessus.

Il fallait donc bosser pour la France, et ce boulot incluait d'avoir à se coltiner au pieu des connards de première comme SnakeZ. C'est tout juste si ce type avait déjà couché avec une femme avant Konni, et ses manières la révulsaient. Difficile de faire bonne figure quand elle songeait qu'avant elle il était fou amoureux d'une fille avec du mascarpone qui lui coulait des seins. Ca n'était pas une fille d'ailleurs, ni même un cyborg comme Konni, mais un robot à l'apparence humaine. Et comme si de devoir copuler avec le prince des minables dans un hôtel sordide ne suffisait pas, il fallait aussi partouzer avec les cafards. Toute cette vermine ne dérangeait pas le pirate, ils étaient un peu ses frères, et il ne voyait rien de déplaisant dans le fait de partager sa pizza froide avec eux. Heureusement qu'il passait le plus clair de ses nuits à trifouiller sur Internet pour le compte d'al-Saloum, ça faisait des vacances à Konni. Hormis ces quelques inconvénients et contre toute attente, la mission avait été relativement aisée pour l'instant. Quoi de plus facile pour une écolière svelte aux longues jambes que de se faire admettre dans le harem du sultan?  Contre la promesse d'une fellation, le chef de la sécurité du palais lui avait révélé tout ce qu'elle avait besoin de savoir au sujet du hacker. Pour toute gâterie il avait reçu une dose mortelle et indétectable d'un poison vasculaire puissant, injecté par une aiguille propulsée conçue pour se dissoudre au contact du corps humain; c'est que la poitrine de Konni recélait des fluides autrement plus redoutables que la crème de mascarpone. Elle s'était ensuite enfuie en direction de l'Ukraine où elle avait retrouvé SnakeZ. Le séduire à son tour n'avait guère posé de difficulté, pas plus que de prendre le dessus sur lui et lui extorquer ses infos: ce crétin racontait tout à sa copine.






ILLUSTRATION: Konni en fait des caisses pour accomplir sa mission




A ce stade il aurait été facile pour l'espionne de se débarasser de son compagnon en le faisant passer derechef de vie à trépas. Elle en avait d'ailleurs fermement l'intention, le goût suave de la vengeance s'ajouterait à la satisfaction de ses chefs de voir réduits à néant les efforts du sultan. Mais il fallait aussi récolter des preuves concrètes contre al-Saloum, ce qui impliquait de patienter encore un petit peu. L'attente ne serait pas longue, Konni savait que le hacker était parvenu à ses fins. Il n'attendait plus que la visite d'un contact envoyé par son employeur porteur d'une récompense pécunière et d'un billet retour vers le harem et ses délices au mascarpone. Il était près de midi en Ukraine, et comme d'habitude l'organisme de SnakeZ commençait à se répandre en ces diverses manifestations physiologiques et autres bruits de bouche répugnants qui annonçaient toujours son réveil imminent, ainsi que la pauvre cyborg l'avait appris à force de partager sa couche. Il faut croire que son succès facile lui montait à la tête, car ce jour-là, il se révéla d'une humeur massacrante, aussi insignifiant qu'à son habitude mais beaucoup plus cassant, gonflé de morgue et de mépris. Konni croyait pourtant qu'elle l'avait rendu accro, et puis il était niais au possible comme tous les types qui n'ont pour ainsi dire jamais vécu en couple, alors elle crut pouvoir le remettre à sa place par un chantage à la rupture. En réaction elle ne récolta qu'un rire gras d'adolescent et une réplique qui se voulait cinglante:

- M'en fous, moi bientôt je retourne à Oriz, j'aurai Angel.

Quel sinistre couillon, même pas capable de soupçonner ce qu'une promesse peut valoir en face d'une raison d'état pour un type comme al-Saloum. N'empêche qu'il fallait changer de tactique. On ne peut que difficilement imaginer combien il en coûta à Konni, mais elle modifia son angle d'approche. Se composant un sourire suppliant, elle lui dit qu'elle l'aimait, et qu'elle avait eu le tort de croire que c'était réciproque. Le coup porta; elle vit le visage du hacker s'illuminer de l'air ébahi du type qui est persuadé qu'on ne peut pas se passer de lui. Mais il trouva encore le moyen de se montrer retors et ordonna:

- Si tu m'aimes, je veux un gage. File-moi ta bague tout de suite. La violette, celle qui brille dans le noir.

"Oh non putain, pas ma bague en raffia," songea Konni en laissant échapper un soupir. C'était sa préférée. Elle s'exécuta cependant, non sans avoir la ferme intention de récupérer son bien aussitôt que possible. Le pirate éleva le bijou jusqu'à son visage pour en contempler les reflets. A ce moment précis, elle entendit les pas d'un groupe d'hommes qui se dirigeait vers la porte de la chambre. Imperceptibles, les cliquetis discrets de leurs armes à feu n'échappèrent pas non plus à son oreille améliorées de cyborg. Ouf, plus besoin de tergiverser. Propulsées par un revers de main à la grâce féline, ses griffes rétractiles en titane tranchèrent la gorge du hacker. Sans la moindre expression de surprise, il mourut avec sur les lèvres un sourire qui confinait à l'extase, tandis que la bague chutait de se main et heurtait le sol d'un bruit assourdi. L'espace d'un instant, l'espionne se demanda s'il n'avait pas tout compris depuis le départ. Mais étant donné la situation présente, elle n'avait pas de temps à perdre dans des questionnements vains; elle actionna le fusil à pompe qui occupait l'intérieur de son avant-bras droit et descendit les quatre membres de l'équipe de tueurs envoyés par le sultan al-Saloum en tirant dans le couloir au travers de la cloison de la chambre, aidée en cela par sa vision infrarouge. Aucun d'entre eux n'en réchappa. Quelques jours plus tard, le passeport diplomatique d'Oriz cousu dans la poche intérieure du veston de leur chef se retrouverait sur le bureau du directeur du S.D.E.C.E, posé sur le disque dur du hacker défunt, et la France forcerait la Fédération à intervenir pour destituer al-Saloum.

Konni se pencha pour ramasser sa bague. Elle n'était pas complètement fendue, mais tout de même bien abîmée: elle avait pris un pet en tombant. Pendant ce temps, à Oriz, un tyran bientôt déchu têtait le mascarpone à sa source en rêvant à une arme qu'il ne possèderait jamais.

Note de l'auteur: article terminé, hormis quelques éventuelles petites corrections et améliorations. Sur ce, les Contrées du rêve se mettent en pause jusqu'au 23 ou 24 août, et leur auteur part pour des vacances bien méritées. Mais en attendant, le rêve continue.

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21 juillet 2007

La vérité nulle

Il n'y aura peut-être pas d'article sur Les contrées du rêve ce week-end. De toutes façons, ce blog est nul à chier et je suis un minable.

Posté par Lancelot du Lac à 15:03 - Réalité - Commentaires [2] - Rétroliens [0]

15 juillet 2007

Le placard


ILLUSTRATION: "Son regard sévère prit un tour un peu rieur, comme si elle s'amusait de la situation. Elle paraissait combiner diverses possibilités."




- Je vous prie de m'excuser, Madame. Je suis infiniment désolé. Pardon.

- Et vous croyez peut-être que cela va me suffire, mon garçon?

Le jeune homme se demandait ce qu'il avait bien pu faire pour tomber entre les griffes de cette bourgeoise dérangée. Fallait-il que son Alfa Roméo croise la route de sa Clio au carrefour, justement ce matin où il était si mal réveillé? Ne pouvait-elle se satisfaire d'un bon vieux constat amiable comme toute personne normalement constituée? D'autant plus que le puissant véhicule était sorti à peine éraflé de la collision qui avait complètement détruit l'aile droite de sa Renault.

Mais voilà maintenant qu'elle l'attrapait par l'oreille pour l'entraîner vers les places arrières de l'Alfa. Nul représentant des forces de l'ordre ne pointait à l'horizon, et les protestations outrées du jeune homme ne firent qu'attiser les rires des trois commères qui s'étaient postées sur un banc pour assister à la scène en toute tranquilité. Ce n'est qu'une fois installé de force sur la luxueuse banquette de cuir et privé de toute possibilité de fuite par la sécurité-enfants qu'il comprit que le culot de cette femme n'aurait décidément aucune limite. Se saisissant de son portable, elle appela elle-même le patron du jeune homme, et, se faisant passer pour sa mère, lui signifia qu'il était cloué au lit par une vilaine grippe et dans l'incapacité de se présenter au bureau. Un silence de plomb s'installa dans l'habitacle lorsqu'elle raccrocha. Au travers du rétroviseur central, le regard noir de la femme se posait périodiquement sur lui tandis qu'elle conduisait vers une destination inconnue. Quel pouvait être son projet à son endroit? Il ne put s'empêcher d'admirer le jeu adroit de ses ongles vernis sur le volant-sport alors qu'elle zigzaguait avec audace, sinuant à plus de 100 km/h sur les petites routes de campagne.

Une heure plus tard, elle se garait sur le parvis d'un villa champêtre, son prisonnier toujours à son bord. Le pauvre captif se vit confisquer ses papiers d'identité aussitôt qu'il descendit de voiture. S'il en était besoin, cette nouvelle dépossession lui fit comprendre qu'il était intutile qu'il supplie pour obtenir la restitution son téléphone. Mais il n'eut guère l'occasion de gamberger car elle l'attrapait déjà par le bras pour l'entraîner vers la maison. Une fois à l'intérieur, elle le força à la débarrasser de son manteau de fourrure, lui reprochant son manque de galanterie sans rien perdre de son aplomb. Fasciné par la blancheur régulière de son dos à demi-découvert, il se demandait si la chevelure brune de la femme était aussi douce que le vison naturel qu'il tenait maintenant entre ses mains; il s'étonna de se troubler ainsi alors qu'il était piégé dans une situation aussi périlleuse. Comme il se tenait penaudement derrière elle, indécis et les mains encombrées, elle ouvrit grand le placard de l'entrée, lui intimant de suspendre le manteau à un cintre plutôt que de rester là bêtement sans rien faire. Dès qu'il se fut acquitté de sa tâche, avant même qu'il ne se soit retourné vers elle, un nouvel ordre claqua dans son dos:

- Vous êtes quand même un sacré empoté. Mettez-vous là, devant moi. C'est bien. Maintenant, déshabillez-vous.

Pendant qu'il s'effeuillait timidement, le coeur battant sous les coups de l'humiliation, elle poussa le vice jusqu'à tourner lentement autour de lui, le considérant sous tous les angles. Une fois qu'il fut rendu en sous-vêtements, sa pudeur inexpérimentée voulut tenter une protestation que la peur la réduisit à un seul mot, balbutié sous la forme d'une question:

- Com... complètement?

- Si j'avais voulu que vous gardiez votre caleçon, je vous l'aurais dit. Vous n'oublierez pas de me ranger vos affaires, il ne faut pas qu'elles traînent par terre.

Sa timidité naturelle, alliée à la crainte de ne pas se voir restituer les effets essentiels qu'elle lui avait déjà dérobés achevèrent d'étouffer ses velléïtés de rebellion. Quant à elle, comme pour finir d'inspecter son corps dénudé, elle parcourut lentement son torse du doigt, de haut en bas, jouant cruellement de l'ongle avec les muscles qui tressautaient sous l'effet de la frayeur. Son regard sévère prit un tour un peu rieur, comme si elle s'amusait de la situation. Elle paraissait combiner diverses possibilités.

- Vous êtes assez sportif, c'est parfait. Mais vous semblez encore trop viril. Venez, il va falloir faire quelque chose. Suivez-moi.

Elle le guida vers la cuisine, où elle le ligota solidement sur la table. Puis elle disparut quelques minutes au premier étage; à son retour, elle était armée d'un nécessaire d'épilation à la cire.

- Je suis désolée, mais je vais devoir faire vite, nous sommes pressés.

Et en effet, elle fit vite, très vite. Notre jeune homme ne s'était jamais épilé le torse, et le traitement qu'il reçut lui fit l'effet d'une véritable torture. Quant à la bourgeoise, elle toléra ses atermoiements tant qu'il ne fit que pleurnicher, mais le bâillonna dès qu'il fit mine de se mettre à hurler. Son oeuvre achevée, elle la contempla pendant quelques minutes sans rien dire, la mine réjouie, puis, se saisissant d'un couteau, elle appliqua la lame à plat sur le bas du ventre de son patient endolori. Le froid du métal orna d'un frisson le la peau rouge irritée par la morsure de la cire. Sur un ton presque maternel, elle lui expliqua qu'elle allait libérer sa bouche, mais qu'il ne devrait plus parler ni faire aucun bruit, sous aucun prétexte, avant qu'elle ne le lui permette à nouveau. Elle voyait bien qu'il était définitivement en son pouvoir, alors elle le délia et le conduisit vers les toilettes, lui conseillant de se soulager pendant qu'il en était encore temps, puisqu'il allait maintenant devoir patienter plusieurs heures sans bouger. Enfin, elle le ramena vers le placard de l'entrée et lui fit prendre place entre le vison et une de ses robes du soir. Elle referma la porte sur lui. Au travers de la cloison, il l'entendit prendre congé en ces termes:

- Je vous laisse pour quelques temps, il faut que j'aille accompagner l'actionnaire de mon mari. Il va arriver entre temps mais surtout, rappelez-vous bien de ce que je vous ai dit. Ce n'est pas compliqué, il faut juste vous taire.

L'attente débuta, interminable. A un moment donné, le prisonnier entendit la porte d'entrée s'ouvrir pour laisser place à un homme, qui s'installa dans le salon pour travailler sur son ordinateur. Le mari de la bourgeoise, sans doute. Finalement, le bruit des touches enfoncées sur le clavier s'interrompit alors qu'un petit groupe pénétrait à son tour. Ainsi que le jeune homme devrait bientôt le constater, c'était la bourgeoise, acommpagnée de l'actionnaire, Monsieur Rapaport, et de son assistante, une blonde un peu potiche dont les seins énormes se serraient dans un tailleur blanc. Après que le mari ait honoré son invité des salutations d'usage, sur son ton le plus professionnel, la maîtresse de maison prit la parole:

- Voici donc ce petit nid d'amour dont nous vous avons tant parlé. C'est la toute première fois que nous invitons des collaborateurs ici. Donnez-moi votre manteau, Monsieur Rapaport, que je vous conduise au salon.

Elle ouvrit en grand la porte du placard. Sous le coup de la surprise, l'agenda électronique de l'assistante tomba lourdement sur le sol. Le jeune homme, clignant des yeux sous l'effet de l'éblouissement, cherchait tant que mal à se protéger des regards étrangers et inquisiteurs. La bourgeoise fit face à son mari en arborant le masque de la fidélité outragée:

- Charles, que signifie ceci?

Monsieur Rapaport pivota sans un mot et se dirigea au travers de la porte d'entrée vers sa limousine garée sur le perron. L'assistante se baissa pour ramasser vainement une partie des morceaux éparpillés de l'agenda brisé et prit la suite de son patron, manquant deux fois de se tordre la cheville alors qu'elle courait sur le gravier de la cour pour le rattraper. Pas plus loquace que ses deux invités déjà repartis, le mari ne put qu'aller s'effondrer dans un fauteuil du salon. Pendant que le jeune homme quittait le placard, il se disait qu'il allait devoir à son tour y passer quelques années, au placard. Il n'aurait jamais du écouter son avocat lorsque celui-ci lui avait annoncé fièrement qu'il avait découvert des clauses abusives dans le contrat de mariage que son épouse l'avait forcé à signer le jour de leurs fiançailles. La bourgeoise regardait son captif d'un air attendri, pensant aux nouvelles perspectives qui s'offraient désormais à elle.


A genoux sur la terrasse d'un trois étoiles de la côte d'azur, le jeune homme s'employait à masser les pieds de sa dangereuse maîtresse sous le regard désapprobateur de le clientèle de l'hôtel. Ils ne s'étaient plus quittés depuis le fameux épisode de la villa champêtre. Charmée par la manière dont il l'avait assistée dans la punition de son barbon déchu, elle l'avait contraint à devenir son amant, à son corps défendant. Lui qui avait toujours été un comptable sérieux et professionnel, elle lui avait fait abandonner son boulot, et se plaisait désormais à l'entretenir comme un vulgaire gigolo.

Comme un groom s'approchait, elle interrompit la lecture de son magazine pour se saisir de la lettre qu'il lui présentait sur un plateau. Elle fit signe au jeune homme d'ouvrir l'enveloppe pour lui tendre la missive. Ce faisant, Il constata qu'il s'agissait d'un courrier judiciaire. Dès que la bourgeoise en eut pris connaissance, elle ferma les yeux, soupira de plaisir et se mit à caresser doucement les cheveux de son amant. Le divorce venait d'être prononcé, aux torts excusifs de son mari adultère.

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14 juillet 2007

Plutôt cigare ou plutôt cigarette?


ILLUSTRATION: cigares cubains et cigarettes russes




En d'autres termes, quelle existence serait pour vous la plus souhaitable? Faut-il que la vie soit assez douce pour que nous puissions l'aspirer à pleins poumons, et ne recracher qu'une brume légère de son nuage épais, ou bien devrait-elle toujours se présenter d'une manière si forte et intense que même les plus robustes d'entre nous se voient contraints, pour la goûter avec plaisir, de devoir la crapotter?

Qui s'y frotte s'y pique. Ne vous défilez pas, c'est aujourd'hui qu'il vous faut choisir: voudriez-vous d'une femme quelconque que vous pourriez pénétrer pour en jouir jusqu'à la satiété, ou bien préfèreriez-vous une femme si belle que vous pourriez tout juste l'embrasser du bout des lèvre, sans espoir de la posséder jamais?

"Elle n'est pas vraiment belle, elle est faite pour moi," comme dit la chanson.

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30 juin 2007

Critique de la vérité mathématique


ILLUSTRATION: Emmmanuel Kant (1724-1804)




Dans le champ de la philosophie, la Critique de la raison pure est un véritable chef-d'oeuvre, dont on ne saurait trop recommander la lecture. Le plus immense mérite de Kant est d'y avoir démontré que la chose en soi est à jamais hors de portée de la connaissance humaine, c'est-à-dire que nous ne pouvons connaître de la réalité que ce qui est donné à nos sens, soit en tant qu'expérience vécue, soit en tant qu'expérience possible. En d'autres termes, nous ne pourrons jamais savoir ce que les choses sont indépendamment de la manière dont elles se manifestent à notre perception, c'est à dire en tant que phénomènes. Ce simple résultat est d'une importance bouleversante, et en particulier, sur ce qui va nous intéresser plus bas, il prépare tout à la fois le triomphe de la science et la limitation de sa portée. On comprend aisément en effet qu'en fonction des résultats de la Critique, la science ne peut plus se permettre d'être dogmatique ou métaphysique.

En liaison avec cet acquis fondamental de la pensée, le livre traite de bien d'autres sujets, qu'il regroupe au sein d'un système. L'espace et le temps y jouent un rôle important, en tant qu'ils sont des représentations de l'esprit humain. Le mouvement, l'étendue et la durée sont l'objet d'une appréhension mathématique par l'entendement que le philosophe considère comme définitive et induscutable. Sur ce point, nous savons aujourd'hui que Kant n'a pas vu juste, qu'il s'est trompé en quelque sorte, comme d'ailleurs tout penseur sérieux d'avant le XXème Siècle n'aurait pu que se tromper. C'est qu'en effet, bien après la mort du philosophe, tout au long du chemin qui mène des équations de Maxwell (1873) jusqu'à la relativité restreinte d'Einstein (1905), les découvertes de la physique auront profondément remis en cause notre vision de l'espace et du temps. Vont finalement s'avérer incomplètes des conceptions mathématiques dont on aurait pu jurer qu'elles resteraient exactes dans toutes leurs confrontations avec l'expérience. Pour parler en des termes kantiens, ce que les physiciens d'aujourd'hui appellent l'espace-temps galiléen, c'est à dire la conception ancienne et commune de l'espace et du temps, aurait du toujours fonctionner, car elle procédait de la manière dont l'esprit humain appréhende la réalité préalablement à toute expérience vécue. En somme, Kant croyait que nos expériences devraient toujours s'y conformer puisque l'espace et le temps étaient des intuitions sensibles a priori, au fondement de toute expérience possible, réelle ou imaginaire. Les choses ne pouvaient se présenter autrement, il s'agissait d'une vérité mathématique indiscutable, et toujours prolongée empiriquement. Aux intuitions de l'espace et le temps répondent alors les concepts de l'entendement que sont la durée, l'étendue et le mouvement, censés eux aussi être appréhensibles correctement préalablement à toute expérience.

Aujourd'hui, nous savons que l'espace et le temps se comportent de manière essentiellement contre-intuitive, et qu'ils violent les règles normales de l'entendement au point de ne pouvoir être appréhendés efficacement qu'au travers de transformations mathématiques abstraites et relativement complexes, dont la maîtrise requiert un entraînement patient. C'est, aux côtés de la mécanique quantique, l'acquis fondamental de la physique moderne. Nous essaierons ici de mettre en évidence aussi simplement que possible, à l'aide d'exemples célèbres, de quelle manière espace et temps s'y prennent pour réussir ce tour de force, puis, dans un deuxième temps, nous verrons comment ces découvertes de la physique ont bouleversé notre vision des rapports entre les mathématiques et la vérité, chose que Kant ou ses contemporains n'auraient pu même soupçonner. Il sera utile que le lecteur garde à l'esprit qu'il s'agit là uniquement de considérations basées sur des résultats scientifiques solidement étayés, et que leur auteur n'a nulle prétention à une quelconque originalité sauf peut-être concernant la façon dont il présentera les choses (rien à voir en l'occurence avec les divers billets qu'il a pu commettre sur l'amour et les rapports entre hommes et femmes, lesquels faisaient état de conceptions parfaitement justes mais néanmoins inacceptables même pour les plus éclairés parmi ses contemporains).

Avant de poursuivre avec une entrée en matière chronologique, il me faut faire une pause pour expliciter autant que possible quelques-un des termes scientifiques que nous rencontrerons au cours de cet article. Un référentiel est une référence par rapport à laquelle on décrit un mouvement. Dans notre vie de tous les jours, nous sommes habitués à utiliser le sol sous nos pieds comme référentiel implicite, mais aucune description précise d'un mouvement n'est possible sans un référentiel. Par exemple, la terre tourne sur elle-même et suit une orbite en forme d'éllipse dans le référentiel du soleil. Un satellite géostationnaire suit une orbite circulaire, tournant autour de la terre en une journée exactement, si bien qu'il se trouve toujours à la verticale du même point du sol. C'est ainsi que dans le référentiel qui suit le mouvement de la terre tout en tournant avec elle, le satellite géostationnaire est immobile. A chaque observateur, ou dispositif d'observation, on peut associer un référentiel qui se meut avec lui. L'observateur est évidemment toujours immobile dans son propre référentiel. Dans la suite, nous verrons également revenir les expressions de vitesse relativiste et d'effet relativiste. Je n'apprendrai à personne qu'il est impossible de se déplacer plus vite que la lumière. Une vitesse relativiste est une vitesse inférieure mais comparable à celle de la lumière, 300000 kilomètres par seconde. Par exemple, 200000 kilomètres par seconde est une vitesse relativiste, 100 km/h ou 5 km/h ne sont pas des vitesses relativistes, ces deux dernières valeurs étant infiniment faibles par rapport à la vitesse de la lumière. Les effets relativistes sont des effets physiques qui se manifestent lorsque des objets se déplacent à des vitesses relativistes; ils ne peuvent être correctement décrits qu'au travers de la transformée de Lorentz et de la relativité restreinte d'Einstein, dont nous parlerons plus bas. Au travers de petits calculs très simples, vous verrons qu'à des vitesses non-relativistes, ces effets sont existants mais négligeables, tandis qu'ils deviennent manifestes aux vitesses relativistes. Nous verrons également combien ils sont contre-intuitifs, rebelles et contraires à toute forme d'évidence immédiate. Galiléen est un adjectif qui décrit l'état de la physique avant les apports de Lorentz et d'Einstein. La physique telle que pratiquée par Newton est galiléenne. En fonction de ce qui suit, on comprendra que la physique galiléenne est conforme à l'intuition, mais elle n'est guère à même d'appréhender les effets relativistes. Ainsi, elle est approximative mais tout à fait correcte aux vitesses non-relativistes, mais s'effondre dès que l'on a maille à partir avec des vitesses relativistes.

Notre histoire commence vers la fin du XIXème Siècle, avec la découverte de l'anglais James Clerk Maxwell. Les équations de Maxwell constituent une description mathématique complète de l'ensemble des phénomènes electromagnétiques, c'est à dire electricité, magnétisme et propagation de la lumière visible et de bien d'autres ondes, les ondes hertziennes, les micro-ondes, les rayons Gamma, les rayons X etc., autant de phénomènes dont, s'agissant de ceux qui étaient déjà connus, on ne pouvait guère soupçonner avant Maxwell qu'ils puissent avoir une telle unicité fondamentale au sein de l'interaction electromagnétique. Mais voilà, il y dans ces équations un petit quelque chose qui cloche, un rien, qui à l'époque passa presque inaperçu, mais qui fait déjà s'effondrer la vision kantienne de l'espace et du temps en tant qu'intuitions sensibles a priori... La lumière se déplace à la même vitesse dans tous les référentiels, ce qui veut dire par exemple que la vitesse des rayons du soleil par rapport à un observateur est la même que cet observateur soit immobile ou en mouvement par rapport au soleil. Voilà qui remet déjà sévèrement en cause l'interprétation microscopique de la lumière en tant que propagation au sein d'un milieu vibrant (le fameux éther), aussi bien que toutes les interprétations concurrentes de cette époque. Bref, les équations de Maxwell étaient violemment incompatibles avec les formules de changement de référentiel, ce dont on s'aperçut bien vite, même si dans son ensemble la foule des savants ne prêta guère d'attention à ce qu'elle considéra à tort comme un point de détail. En dépit de cette étrangeté constitutive, la communauté scientifique ne fit guère de difficulté pour accepter les travaux de Maxwell, tant en raison de leur ubiquité que de leur puissance prédictive, d'autant plus que certaines observations concernant la lumière émise par les satellites de Jupiter faisaient état de la même étrangeté dans l'expérience.

Il fallait donc trouver de nouvelles formules de changement de référentiel, lesquelles pour être compatibles avec les découvertes de Maxwell devraient bien être contre-intuitives. C'est la tâche à laquelle s'attela Hendrik Lorentz, en dépit du fait que l'absolue nécessité de ce travail ne soit apparue ni aux physiciens de son temps ni à ses collègues mathématiciens. Il triompha de son problème en 1895, accouchant de la bientôt célèbre transformée de Lorentz. La réaction intiale de la communauté scientifique envers lui fut bien différente de celle qu'avait suscité Maxwell: un peu amusés, vaguement ironiques, même pas un tout petit peu énervés, les savants expliquèrent à Lorentz que oui, peut-être bien que son système était le seul qui soit cohérent avec les équations de Maxwell, mais qu'il ferait tout de même mieux de travailler sérieusement plutôt que d'accoucher de pareilles bizarreries, immédiatement fausses aux yeux de tout être raisonnable. Pourquoi reçut-il pareil traitement? C'est qu'une transformation de changement de référentiel traite  de la manière dont le mouvement en général se modifie lors d'un changement de référence. A ce titre elle est avant tout un intermédiaire de calcul, elle ne se traduit qu'indirectement dans l'expérience, contrairement par exemple à une équation décrivant la propagation d'un onde. On pouvait donc balayer Lorentz d'un revers de la main, ce qui aurait été impensable dans le cas de Maxwell.

En 1905, coup de tonnerre: Einstein, qui était au fait des travaux de Lorentz, publie la première de ses deux grandes théories, la relativité restreinte. Non seulement notre transformée est la seule qui soit compatible avec les équations de Maxwell, mais elle est maintenant devenue un ingrédient indispensable de la théorie d'Einstein. Dans son ensemble, la communauté des physiciens réalise très vite qu'elle doit réviser radicalement ses conceptions de l'espace et du temps. Espace et temps se compressent et se dilatent en fonction du référentiel, c'est à dire en particulier en fonction du mouvement de l'observateur, comme l'avait indiqué Lorentz, ce qui est parfaitement absurde aux yeux de l'intuition, au point d'ailleurs de continuer à l'être même après que l'entendement l'ait pleinement appréhendé sous la forme d'une abstraction.






ILLUSTRATION: Hendrik Lorentz (1853-1928)




Sans expliciter entièrement la transformée de Lorentz, que le lecteur curieux pourra découvrir au travers du lien ci-contre, nous allons maintenant essayer de saisir l'absurdité de l'espace et du temps au travers de la composition des vitesses. Qu'on ne s'y trompe pas, ce n'est pas uniquement de vélocité dont il s'agira, car la vitesse n'est rien d'autre que l'étendue spatiale d'un mouvement divisée par sa durée temporelle; d'ailleurs la transformée de Lorentz sous sa forme complète est une formule à quatre dimensions, une dimension pour le temps et trois dimensions pour les trois directions de l'espace (à noter que la transformation donnée dans le lien ci-dessus vaut pour une particule se déplaçant le long de l'axe x, mention qui pourra être utile au lecteur désireux d'approfondir). J'aurais d'ailleurs pu faire le choix de quelques exemples différents pour mettre en évidence l'absurdité de la réalité par rapport aux pré-requis de notre intuition, ainsi j'aurais pu parler du célèbre paradoxe des jumeaux de Paul Langevin. Mais revenons à nos moutons:

Soit un voyageur marchant à la vitesse v1 = 5 km/h au sein d'un train roulant à la vitesse v2 = 100 km/h. En d'autre termes, le voyageur se déplace à 5 km/h dans le référentiel du train. Sachant qu'il se déplace vers l'avant du train, quelle est la vitesse du voyageur par rapport au sol? En physique galiléenne, et conformément à l'intuition sensible a priori, la bonne réponse serait:

v = v1 + v2 = 105 km/h.

Mais nous savons depuis Einstein que cette formule n'est qu'approximative, la réponse exacte se déduit de la transformée de Lorentz, elle est gouvernée par la formule suivante:

v = (v1 + v2)/(1 + v1.v2/c^2), où c est la vitesse de la lumière (300000 km/s, ou 1800000000 km/h).

Cela nous donne v = 104.999999999999999722 km/h et des poussières. Je vous vois déjà rigoler et me rétorquer que c'est là une déviation infime, impossible à mesurer, et à plus forte raison sans le moindre impact sur la vie courante des usagers du réseau ferroviaire. Et en effet, rappelez-vous que 100 km/h et 5 km/h sont des vitesses non-relativistes. Nempèche que cela est déjà incompatible avec le mouvement, l'étendue et la durée en tant que concepts a priori de l'entendement.

Nous somme maintenant en l'an de grâce 2569. Un vaisseau pénitentiaire se déplace dans la galaxie à la vitesse de 200000 kilomètres par seconde. Plutôt que de pourrir pour le restant de leurs jours au sein de ses geôles, deux petits malins contrebandiers sont parvenus à s'échapper au sein d'une capsule autonome. Après un mois d'accélération, la capsule a atteint la vitesse de 200000 kilomètres par seconde par rapport à son vaisseau mère. Appliquant la formule ci-dessus, sachant que capsule et vaisseau se déplacent dans la même direction, le lecteur pourra calculer que la vitesse des échappés par rapport à la galaxie n'est pas de 400000 kilomètre par secondes, mais d'environ 277000 kilomètres par seconde (la première valeur, supérieure à la vitesse de la lumière, est tout bonnement impossible dans tous les référentiels). A ces vitesses, les effets relativistes liés à la transformée de Lorentz sont devenus très significatifs. D'ailleurs, le vaisseau mère et la capsule ont beau filer à des vitesses folles, la lumière qu'ils émettent vers l'avant, vers l'arrière et sur les côtés ne se déplace jamais qu'à la vitesse unique de 300000 kilomètres par seconde, dans le référentiel de la galaxie comme dans tout autre référentiels.

J'espère que cette formule et ces quelques petits calculs n'auront pas rebuté le lecteur... du moins pas tous les lecteurs. A ceux qui m'ont quitté, j'ai envie de dire "revenez dans quelques temps, il y aura encore des histoires érotiques," si ce n'est qu'il est trop tard puisque vous êtes déjà partis. En tout cas nous quittons maintenant ces quelques considérations de sciences dures pour explorer leurs conséquences dans le domaine de la philosophie. Qu'avons-nous appris jusqu'ici? Nous avons vu que nos intuitions de l'espace et du temps sont, suivant les cas, fausses ou au mieux approximatives. Même le lecteur qui aura tout compris en sera parvenu dans sa connaissance au même point que l'auteur du présent billet, c'est à dire qu'il aura saisi que son intuition n'est pas juste, mais ne l'aura pas pour autant corrigée. Il saura à l'avenir que l'espace et le temps sont des choses contre-intuitives, même si l'intuition que nous en avons nous suffit généralement pour notre vie quotidienne.... et pour notre vie quotidienne seulement, car en effet il n'y a pas que dans les histoires de vaisseaux spatiaux et de contrebandiers de l'espace que la transformée de Lorentz doit être considérée. Si vous voulez interpréter les données astronomiques issues de l'explosion en supernova d'une étoile massive, ou construire un satellite de cartographie en état de marche, il vous faudra tenir compte des effets relativistes.

Et si vous êtes un disciple de Kant du XXIème Siècle, il vous faudra en quelque sorte devenir neo-kantien en révisant quelques peu vos conceptions de l'espace et du temps. En gros, il vous faudra choisir entre l'une des deux positions suivantes:

  • L'espace et le temps dans l'esprit humain sont bien des intuitions sensibles a priori, mais elles n'en sont pas pour autant exactes. Ainsi, rien n'obligerait le phénomène à se conformer toujours avec les formes a priori de l'esprit humain. On peut noter avec amusement que cette vision aurait quelque chose de rassurant quant à l'existence de la chose en soi (sans cependant la démontrer pour autant). L'indépendance du phénomène vis-à-vis de l'a priori d'un sujet sensible semble venir à point pour renforcer la plausibilité du noumène en tant qu'autre chose qu'un simple concept-limite... Après tout, la chose en soi si elle existe n'a aucune raison de devoir se phénomaliser uniquement en conformité avec les pré-requis d'esprits imparfaits. D'un point de vue phénomènologique, on peut imaginer que de telles intuitions a priori, fausses mais suffisantes pour les situations auxquelles nos ancêtres furent confrontés au cours des générations précédentes, soient issues de la sélection naturelle.

  • Nos intuitions de l'espace et du temps ne sont pas des intuitions sensibles a priori, elles ne sont que le fruit d'une expérience, mais une expérience incomplète de terriens rampants, toujours cantonnés à se mouvoir à des vitesses non-relativistes. Pour celui qui adhère à cette vision, il apparaîtra comme probable qu'un enfant qui serait élevé dans un vaisseau spatial se déplaçant entre les étoiles à des vitesses relativistes développerait une intuition correcte des effets relativistes. A noter que cette position semble pouvoir rejoindre les conceptions de Hume sur la connaissance, philosophe que Kant admirait tout en prenant avec lui certaines distances (du moins rejoint-elle la position de Hume telle qu'elle me semble avoir été présentée par Kant).

Faute d'argument décisif, il me faut laisser à quelqu'un de meilleur que moi le soin de choisir entre ces deux interprétations. Mais en tout cas, nous savons désormais que les phénomènes de la nature sont capables de se rebeller contre les plus solides de nos évidences immédiates. Ceci nous amène naturellement à réviser nos conceptions sur la vérité mathématique.

Au sein des sciences dures et molles, les mathématiques possèdent un statut absolument unique: elles sont les seules qui ne fassent intervenir à aucun moment l'observation du monde. Toutes les théories des mathématiciens sont basées sur des axiomes, c'est à dire des propositions considérées comme vraies a priori, caractéristique qui n'avait d'ailleurs pas échappé à Kant. Il est impossible de démontrer un axiome, faute d'une autre proposition qui se trouve à son fondement. A l'inverse, les axiomes se trouvent au fondement de tous les théorèmes. En dernier recours, toutes les démonstrations remontent jusqu'à eux, sans qu'elles puissent remonter plus loin. Voici en guise d'exemple l'un des axiomes sur lequel Euclide a basé ses démonstrations: "Par un point extérieur à une droite, on peut mener une et une seule parallèle à cette droite." A noter qu'il y a parfois un certain arbitraire à considérer une proposition comme un axiome ou comme un théorème; il est possible d'organiser les théories de différentes manières. Telle présentation fera de telle proposition un axiome et démontrera telle autre proposition à partir de lui, tandis qu'une autre présentation fera un axiome de l'autre proposition, et considèrera la première comme une théorème qu'elle peut démontrer. En définitive, les théories mathématiques sont avant tout des relations logiques au sein d'un ensemble de propositions, la vérité ou la fausseté des unes possédant un impact sur la vérité ou la fausseté des autres, et/ou réciproquement (sans oublier le fait que l'on sait également aujourd'hui que pour tous les systèmes d'axiomes, il existe des propositions qui sont vraies en fonction de ces axiomes, bien qu'il soit impossible de les démontrer; il y a là une limitation de la faculté de prédiction de la logique).

Cet dose d'arbitraire qui règne au sein des axiomatiques n'avait pas échappé aux mathématiciens du XIXème Siècle, peut-être était-elle déjà apparente à l'époque de Kant. Néanmoins, on trouve chez Kant et dans bien des écrits postérieurs la notion que certaines propositions induscutables n'ont "nul besoin" d'être démontrées, et qu'elles ont donc seules vocation à devenir des axiomes, tandis que la vérité des autres ne peut être établie qu'au travers d'une démonstration, et qu'il faut alors en faire des théorèmes. Au final, les mathématiques seraient capables de mettre en évidence des vérités indépendamment de toute observation... mais il faut pour cela faire appel d'une manière ou d'une autre à la notion d'évidence immédiate.

Or, c'est justement là que la bas blesse, car, comme nous l'avons vu, nombre de nos évidences immédiates ont été - ô combien - remises en question par la physique du XXème Siècle. Il faut donc se rendre à l'évidence, si j'ose dire: en mathématiques, "vrai" et "faux" sont de simples étiquettes à accoler sur des propositions. Quant à la logique du tiers exclus, elle peut travailler indifféremment avec l'une ou l'autre de ces étiquettes, au travers de l'équivalence suivante:

A implique B
est équivalent à:
(non-B) implique (non-A)

C'est d'ailleurs précisément ce que l'on appelle raisonner par l'absurde... La conclusion de cet article, à laquelle conduisent les découvertes scientifiques du siècle passé, sera donc la suivante: il n'y a que l'observation de la nature qui puisse se révéler conclusive quant à la recherche de la vérité. Qu'une proposition agisse vis-à-vis de l'esprit humain comme une évidence immédiate ne suffit pas à la désigner comme vraie, y compris et en particulier si elle se fait jour en lui a priori. A ce titre, les mathématiques ne permettent jamais de révéler directement la vérité, et leur utilité réside avant tout dans ce qu'elles sont un admirable outil pour les autres sciences: elles mettent en évidence des liens logiques entre les propositions, et ce sans avoir besoin de préjuger de leur vérité ou de leur fausseté. C'est pourquoi sur la question de la connaissance il nous faut aller encore plus loin que Kant: non seulement nous devons fuir les dogmes de la raison pure, mais il nous faudra également toujours conserver une saine méfiance vis-à-vis de ce qui dans notre esprit procède de l'entendement et de l'intuition a priori.

Posté par Lancelot du Lac à 14:38 - Réalité - Commentaires [4] - Rétroliens [0]

25 juin 2007

"Vite, un masque! Un autre masque!"


ILLUSTRATION: masque nô




Sous les yeux du grand prêtre, la mer des chapeaux bamelodiens s'étendait à perte de vue sur la place et la route royale, tandis que la foule impatiente se tassait par vagues vers l'estrade. Des hérauts avaient été dépéchés au quatre coins du pays pour proclamer la nouvelle, et le peuple excité attendait la venue du souverain. Lorsqu'il parut enfin, il arborait encore sur son visage le voile de métal poli représentant le faciès impassible du fondateur de sa lignée, ce sempiternel masque dynastique qu'il avait juré de quitter pour toujours. Il allait donner à ses sujets ce qu'il ne leur était plus donné de voir depuis le premier matin de son sacre. Jamais une telle résolution n'avait été prise auparavant par un quelconque monarque, ni par son père ni par aucun de ses prédecesseurs.

Après les libations d'usage, le prêtre tira de sa robe un kriss minuscule; le rubis enchassé au milieu de son front se réfléchit un instant sur les ondulations de la lame, dardé par les rayons brûlants du soleil de midi. De ce bijou rougeâtre, symbole de la fonction ecclésiastique, on murmurait qu'il était un oeil par lequel le Dieu contemplait les affaires du royaume. Parmi l'assistance, la tension se fit palpable lorsque la lame s'éleva vers le royal visage. Lentement, elle trancha une lanière, deux lanières, trois lanières, et le masque fut recueilli religieusement entre les mains des officiants.






ILLUSTRATION: un kriss malaisien




Un cri d'effroi parcourut la foule. Un instant désorienté, le roi porta les mains à son "visage," comme pour cacher le vide qu'il avait aperçu en reflet sur la surface polie qui s'éloignait doucement de sa face. Ses traits avaient disparu. En lieux et places de ce nez, de ces yeux et de cette bouche qui avaient été les siens durant ses jeunes années, on ne voyait plus qu'une membrane de chair, lisse et nue, vaguement courbée et dénuée de tout accident. En ce jour maudit, c'en fut fini de la vieille dynastie des rois de Bamelode.

Le prêtre partit d'un rire qui n'avait rien d'humain.

Posté par Lancelot du Lac à 19:38 - Rêve - Commentaires [0] - Rétroliens [0]

17 juin 2007

Un fier service


ILLUSTRATION: la bonne fée du pâté de maisons




Son devoir accompli, il s'était allongé entre les jambes de son amie, couché face à elle, la tête reposant sur son ventre. Il s'endormait en souriant tandis qu'elle lui caressait doucement les cheveux, alanguie et repue. Chose tout à fait exceptionnelle et digne d'être mentionnée, nulle culpabilité lancinante, nul sentiment de malaise ne venait troubler leur fusion, et pourtant, pas plus tard que quelques instants auparavant, la langue de l'homme se trouvait encore unie au sexe de cette femme qui lui était une quasi-inconnue.






ILLUSTRATION: un prêté pour un rendu




Il en aurait été tout autrement s'ils avaient été poussés ainsi l'un vers l'autre par quelque désir lubrique fruit de penchants inavouables, mais en l'occurence ce n'était pas du tout de cela qu'il s'agissait. Pour saisir le motif exact de leur union charnelle, il est nécessaire de remonter les horloges jusqu'à la matinée précédente. Un ciel bas et lourd douchait la ville sous des trombes d'eau sans précédent. En retard comme d'habitude pour partir au boulot, il avait malencontreusement laissé choir les clefs de son appartement dans le caniveau. Mais il ne s'était rendu compte de rien, pressé et distrait alors qu'il courait jusqu'à sa voiture. Heureusement, elle qui passait par là pour se rendre chez sa boulangère avait juste eu le temps d'apercevoir la scène. Ses talons claquèrent sur le pavé tandis qu'elle se hâtait sur le trottoir, négligeant même la protection de son parapluie afin de mieux presser le pas. Une fois sur place, elle se pencha en tirant pudiquement sur sa jupe pour éviter que le tissu léger ne dévoile le haut de ses cuisses trempées, et s'empara adroitement du précieux objet juste avant que la pluie battante ne le précipite irrémédiablement dans une bouche d'égoût. Elle voulut héler l'étourdi propriétaire du trousseau, mais il claquait déjà sa portière et commençait à s'extraire de sa place de stationnement. Malheureusement elle ne connaissant ni son nom ni son numéro de téléphone et n'avait aucun moyen de l'informer de la situation, alors elle prit la peine de l'attendre durant une heure et demie en fin d'après-midi, jusqu'à ce qu'il revienne de son bureau. Quant à lui, ce n'est qu'une fois parvenu à son lieu de travail qu'il se rendit compte de sa perte. On comprendra aisément combien il fut soulagé lorsqu'à son retour elle lui tendit ses clefs en souriant; il rougit quand elle le qualifia de "tête-en-l'air" en le toisant d'un oeil malicieux. Or, parmi les "têtes-en-l'air," il n'en est pas un justement qui ignore le prix terrifiant d'une intervention de serrurier en urgence, ni les arnaques et rapines sans nombre dont certains membres de cette corporation se sont fait une triste spécialité... notre homme n'était pas un ingrat, il réalisa qu'il lui fallait absolument trouver un moyen de payer son ange gardien de sa peine. Il la convia à monter chez lui prendre un café. N'en déplaise à ceux qui voudraient pousser le respect des bonnes moeurs jusqu'à un rigorisme déplacé, il aurait été parfaitement inconvenant qu'il la laisse ensuite partir sans lui offrir une sérieuse démonstration de l'étendue de sa reconnaissance, ce qui fut fait et fort bien fait, de la manière que nous avons évoquée plus haut.






ILLUSTRATION: un plaisir vieux comme le monde ...




Sans doute les esprits chagrins m'objecteraient-ils qu'il lui aurait suffit de l'inviter à dîner au restaurant ou de lui faire parvenir un bouquet de fleurs pour lui exprimer sa gratitude, oui mais voilà, il était fauché comme les blés, tant et si bien que sa carte de crédit avait été avalée par la machine la veille au soir. Toutes les possibilités étant épuisées, il ne lui était plus resté que ce moyen de la remercier, en toute camaraderie.






ILLUSTRATION: ... et international!



Posté par Lancelot du Lac à 13:15 - Rêve - Commentaires [2] - Rétroliens [0]

16 juin 2007

La bombe rose

(en préambule, signalons que ce récit a été inspiré à son auteur par cet article, trouvé sur les actualités yahoo)






ILLUSTRATION: un combot de classe-IV




Tout avait pourtant bien commencé pour les troupes du Conseil. Leur débarquement sur la Baie des Flocons s'était déroulé sans encombre, leur progression vers les hauteurs volcaniques de l'île était lente mais régulière. Les soldats de la République, mal entraînés et indisciplinés, se montrèrent au début incapables d'opposer une résistance sérieuse, et toute cette affaire aurait pu être pliée en 48 heures si ce n'avait été pour les actions de guérilla conduites avec bonheur par les tirailleurs rebelles de la jeune commandante Kørøll.

Il s'en fallut de peu que la nouvelle République du Désir ne connaisse une fin prématurée sous la chaleur écrasante de l'été 2307, mais on peut toujours compter sur les bureaucrates pour nous pondre des plans à même d'interférer avec la réalisation des assauts les plus rondement menés. Nul ne sait plus exactement quel gratte-papier fut à l'origine de la débacle qui allait s'ensuivre, mais il est clair que les années qu'il avait passées à user ses fonds de culotte à l'abris du sifflement des fusils à aiguilles et du crépitement sournois des blasters avaient du obscurcir quelque peu son jugement. Même les plus lucides parmi les politiciens du Conseil, toujours passifs et pieds et poings liés face l'omnipotence de leur appareil d'état, ne firent rien pour empêcher l'entérination de ce changement de stratégie aux conséquences funeste.

C'est ainsi qu'on décida d'expérimenter la bombe rose sur les troupes républicaines. Cette arme chimique à rayon d'action étendu, dont le principe orignel remontait au début du XXIème Siècle, était constituée d'un cocktail détonnant d'aphrodisiaques et de diverses drogues de suggestion puissantes, à même de plonger l'ennemi dans une frénésie incontrôlable de fornication homosexuelle. Des drones furtifs décollèrent d'un navire croisant au large de l'île et larguèrent plusieurs exemplaires de la bombe sur les hauteurs de la base arrière de la République du Désir. Dans un discours holographique de sinistre mémoire, le Président du Conseil alla même jusqu'à se féliciter par avance des bénéfices liés au succès de cette opération; parmi les alliés, chacun se réjouissait déjà de contempler les troupes ennemies en fuite, roulant des fesses et poussant des cris stridents comme de vulgaires follasses. Nous savons aujourd'hui que le résultat fut tout autre.






ILLUSTRATION: un drone furtif




Dans un premier temps, les troupes républicaines semblèrent bel et bien neutralisées, et il appartint aux tirailleurs mercenaires de contenir seuls l'assaut durant quelques jours, ce qu'ils firent aussi bien que cela pouvait être fait. Mais une fois cette phases intiale passée, les forces de la République réapparurent: elles étaient comme transfigurées par les effets de la bombe rose. Combattant sans répit, si ce n'était pour les pauses de quelques minutes qu'elles étaient parfois obligées d'observer pour soulager leurs problèmes d'incontinence anale, il n'était pas une escouade, pas une compagnie qui ne fut prête à se sacrifier pour secourir l'un de ses membres en péril. Pris isolément, chacun d'entre eux était resté le même, mais ensemble ils valaient tellement plus que la somme de leurs aptitudes individuelles. Comme c'était l'amour qui les unissait, il n'était plus question de désobéir aux ordres. On raconte que l'un d'entre eux défit un combot de classe-IV armé de son seul couteau de survie, pour se venger de ce que celui-ci avait creusé une vilaine estafilade sur les fesses de son binôme. Des historiens sérieux affirment que même les blessés refusaient qu'on les évacue vers l'arrière, qu'ils se relevaient d'eux-même pour participer encore à la fête. Ceux qui étaient en passe d'être pris dégoupillaient leurs grenades et entraînaient leurs gardiens avec eux dans la mort, murmurant dans un vague sourire le nom de leur camarade favori.

Tant et si bien que assaillants en déroute refluèrent de tous côtés. Aucun répit ne leur fut offert durant leur retraite. Attaqués de tous côtés, harcelés sur leurs flancs par les tiralleurs de la commandante Kørøll, ils périrent jusqu'au dernier, acculés sur les rives de la Baie des Flocons.

Posté par Lancelot du Lac à 11:22 - Rêve - Commentaires [0] - Rétroliens [0]

La dernière arme du Pentagone


ILLUSTRATION: un hoplite spartiate




J'ai déniché hier sur yahoo actualités un article que je vous invite à lire en suivant le lien ci-dessous, c'est drôle, étonnant et fascinant:

La Bombe Gay

Pour ma part je n'ai à ce stade qu'un tout petit commentaire à faire, concernant un passage de l'article que je cite ci-dessous:

"Les experts de la question homosexuelle trouvent cela moins drôle. "Cette histoire montre les idées dépassées du Pentagone sur la sexualité et sur la relation entre la sexualité et la notion d'être un bon soldat", estime Aaron Belkin, professeur à l'Université de Californie (ouest) à Santa Barbara."

Pris au mot, le professeur Belkin a bien entendu raison, mais pour celui qui sait lire entre les lignes son courroux ne fait que souligner les idées dépassées des activistes des droits homosexuels la sexualité et sur la relation entre la sexualité et la notion d'être un bon soldat. Il y a évidemment une relation entre la sexualité et la notion d'être un bon soldat, comme il y a une relation entre la sexualité et la notion d'être un bon chevallier servant, comme il y a une relation entre la sexualité et la notion d'être un bon nimporte quoi.

Une troupe d'hommes unis par un même désir, une force de sodomites aux liens 100 fois renforcés, soumis à une hiérarchie 100 fois éprouvée, jusqu'au plus profond de leurs entrailles... peut-on seulement rêver une armée plus redoutable?

Les spartiates étaient tous frères.

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10 juin 2007

L'année du bac et autres souvenirs


ILLUSTRATION: massage




Ils avaient dix-sept ans tous les deux, c'était l'année du bac. Comme ils envisageaient de façon rationnelle la préparation de cette échéance ô combien importante à leurs yeux, ils avaient décidé d'un commun accord de sécher le cours de bio plutôt que de diminuer leur motivation et de gaspiller leurs ressources mentales en focalisant inutilement leur attention sur une matière à faible coefficient. Alors ils étaient allés s'assoir sur un banc dans le parc du lycée, ils y flirtaient gentiment. Oh, rien de bien méchant... lui surtout était un peu timide et avait déjà connu une paire de déceptions, cuisants échecs qui n'avaient pas manqué de lui déclencher un commencement de prise conscience.

Soudain, elle décida qu'elle allait lui masser le cou. Bien entendu, il ne demandait pas mieux. Aussitôt l'idée lancée, ils la mirent à exécution. Ils s'assit à califourchon sur le banc, la petite blonde s'installa derrière lui, posa ses mains sur le haut de son dos et commença à lui titiller la nuque d'un mouvement circulaire de ses deux pouces tout en palpant régulièrement sa chair à l'aide de ses autres doigts et de sa paume. Ce fut une expérience étrange, troublante, agréable, inoubliable... et brève, pas plus d'une dizaine de secondes. Elle lui indiqua la raison de cette interruption subite:

- J'arrête; ce n'est pas possible de te masser.

- Pourquoi?

- Tu es trop tendu.

- Mais... euh... si tu continues, je vais me détendre petit à petit.

- Non, tu es trop tendu. Ce n'est pas possible.

A partir de cet instant, leur flirt était terminé. Sans doute le contact de ses mains sur la peau du jeune homme lui avait-il permis de le jauger sans risque d'erreur, car jusqu'à ce que la vie les sépare elle ne le considéra plus autrement que comme un bon ami et un type vraiment vachement sympa. Quant à lui, il se demandait bien comment il avait pu croire aussi naïvement que la fonction massages était justement d'apaiser les personnes trop tendues, mais enfin, il fallait savoir rester à sa place et faire contre mauvaise fortune bon coeur, alors dans les premiers temps il prit la chose avec philosophie.

Et puis les années passèrent, et longtemps après que la petite blonde ait disparu de la circulation aucune femme, aucune fille ne se posta plus derrière lui pour appliquer ses paumes sur son dos. Durant ce temps, entre les échecs sans nombre et les hôtels glauques, il ne connut que des histoires aussi peu nombreuses que brèves, insatisfaisantes, inachevées, comme faites à l'image de son vague flirt dans le parc du lycée. Et puis, comme pour couronner cette période de sa vie adulte, une relation virtuelle pleine de chantages et d'effets d'annonces, un long et triste mensonge déguisé en Appartenance, privé de maintenants et débordant de bientôts, de "plus tard," "la semaine prochaine," "demain si possible," "dès que je pourrai me libérer," "je vois bien que vous n'avez pas confiance en moi," "le mois prochain je serai moins prise," "soyez patient, vous n'êtes pas encore prêt" ou de "nous le ferons, lorsque le moment sera venu." Une demi-année ponctuée de quelques verres, un ou deux cinés, deux ou trois restos et d'innombrables discussions sur MSN, autant d'activités qui auraient certainement values par elles-même si elles n'avaient été entrecoupées de projets toujours si fermement planifiés, agités sous son nez, sans cesse repoussés mais jamais annulés, et encore moins mis à exécution. Pourtant il ne lui en fallait certainement pas tant, car bien avant cet épisode il suffisait déjà au jeune homme d'entendre le mot "massage" pour sentir une douloureuse décharge remonter le long de son épine dorsale pour culminer jusque dans son cou, à l'endroit précis où les mains de la petite blonde s'étaient posées durant un si court instant.

Mais la vie nous réserve parfois de jolies surprises, et il était dit qu'une fois sa trentième année révolue il serait partiellement soulagé de sa déception adolescente. Un jour qu'il était remonté sur Paris, alors qu'il devait rejoindre une station de métro, il s'abrita un instant sous un porche pour fumer une cigarette en attendant que l'orage s'en aille. Tandis qu'il patientait ainsi, une femme sortit par la porte contre laquelle il était adossé pour lui tendre un prospectus. A la lecture il comprit que le bâtiment dont il se servait pour se protéger était en fait une échoppe, bien qu'elle fut dénuée d'enseigne et privée de toute devanture: un institut de massage chinois. Il hésita quelques minutes et puis, sa clope terminée, il se décida à y pénétrer.

Lorsqu'il en ressortit, il était à moitié guéri. A moitié seulement, car il ne connaissait que trop bien la magie des échanges monétaires. En réalité ce n'est pas bien compliqué: un type comme lui, s'il veut qu'on le masse, il faut qu'il paye.

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09 juin 2007

Le fruit de vos entrailles


ILLUSTRATION: quand l'oeil s'ouvrira, tu sauras




A quoi juge-t'on de la valeur d'un homme? Au regard que les femmes portent sur lui. S'il est vrai que nous vivons pour nous, en aucun cas nous ne pourrions vivre par nous. C'est ce que j'ai lu, une fois encore, une fois de plus, dans les yeux de cette femme aux hanches larges, aux longs cils et au port altier, que j'ai croisée à l'instant sans oser la saluer alors que je sortais de chez moi pour aller m'acheter quelques canettes de coca light de l'autre côté de la rue.

Je pense aux psys éminents qui ont accouché pour nous du terme de "narcissisme." Quelle importance exagérée ne seraient-ils pas prêts à attribuer aux causes internes, aux épiphénomènes de cette conscience que Nietzsche considérait à juste titre comme le plus imparfait de tous nos organes, comme "la dernière et la plus tardive évolution de la vie organique." Assez des préjugés psychologisants de notre époque, c'est d'un autre mot que nous avons besoin; ce mot je l'ai frappé sur l'enclume de mes dés-illusions: gynoglaucisme. Puisqu'il te faut vivre sous le joug de ta conscience, que le regard que tu retournes sur toi ne soit que le reflet du regard que l'Autre te porte. N'en déplaise au dialecticien mort, il n'y a qu'ainsi que tu pourras obéir à l'injonction socratique "connais-toi toi même." Et crois-moi, tu t'éviteras de cruelles déceptions.






ILLUSTRATION: fatuité du chatlion




Contemplez-le à loisir, ce chat qui se gonfle d'orgueil. S'il n'en explose pas, peut-être se mettra-t'il en tête d'attraper un buffle. Croyez-vous qu'il pourrait en triompher? Dire que cette image se veut une démonstration des vertus de la confiance en soi inconditionnelle. A la vérité elle ne fait qu'en mettre en lumière les exagérations. Mais que dis-je? Je m'égare... il est pourtant vrai que si les culs-de-jatte retrouvaient confiance en eux-même, ils se mettraient à gambader comme des cabris.

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03 juin 2007

L'orgasme du nez


ILLUSTRATION: cette jolie dame bien en chair aimait-t'elle à priser le poivre? Artiste inconnu




Cet article a pour but d'informer mes lectrices au sujet de cette chose ô combien importante et pas-si-mystérieuse-que-ça qu'est la jouissance masculine. Après tout, moi-même je voudrais tant savoir ce que ça fait d'avoir un orgasme féminin, alors il est clair qu'on ne saurait vous jeter la pierre pour cette curiosité somme toute parfaitement légitime, que vous me permettrez de vous attribuer d'office pour les besoins de la cause (et de la chose).

Ce préambule étant posé, et avant d'entrer dans le vif du sujet, mes chères et douces amies, il me faut vous remémorer une réflexion que nous nous sommes toutes et tous faite un jour ou l'autre. Eternuer, c'est très agréable. Pour ma part, si vous m'y autorisez, j'irai même plus loin: l'éternuement est l'orgasme du nez. Ni plus ni moins, et toutes proportions gardées: même montée, même anticipation joyeuse, même sensation plaisante qui irradie par onde(s) à partir d'un point précis, même envie de retarder l'instant fatidique pour faire durer le plaisir... et, après la fin de la série atchoumesque, même relâchement qui peut aller de la bienheureuse détente flageollesque jusqu'à ce sentiment de "petite mort" qui procède de notre déception à constater que là où juste auparavant il y avait quelque chose de fort plaisant, il n'y a déjà plus que le néant. L'éternuement est un orgasme masculin du nez en tout cas, sans que je puisse dire avec certitude dans quelle mesure cette profonde vérité serait généralisable à la moitié féminine du plaisir.

Voilà donc qui permet de répondre à la question fondamentale soulevée par ce billet: l'orgasme masculin est un éternuement à la puissance mille. Bien entendu, il y a quelques petites différences qui se voient comme le nez au milieu de la figure, si j'ose dire. Ainsi, il est centré sur le corps plutôt que sur le visage. Sa durée, pour en être trop courte, est tout de même plus importante, et, cela va de soi, son intensité n'est pas comparable. Mais il n'en est pas moins similaire dans son essence profonde, et peut-être notre belle et noble dame ci-dessus a-t'elle fait l'expérience d'une version affaiblie de l'orgasme masculin, dans la galerie des glaces, lorsqu'au milieu d'une compagnie de gens choisis elle a déposé un peu de poivre sur son bras rond et blanc avant de le priser avec délices.

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02 juin 2007

La poupée de sang

Ses parents, ses amis, ses professeurs, tous s'inquiétaient de la voir s'affaiblir de jour en jour, d'autant plus attendris que sa pâleur excessive semblait devoir encore ajouter à sa beauté éthérée. On avait tout essayé pour la sortir de son trouble, mais nul médecin n'avait pu mettre un terme à ses évanouissements diurnes, et aucun psy n'avait pu désserer ces lèvres teintées de la lueur rougeâtre d'un brasier vacillant.

La poupée Vanessa descendit le long de sa spirale morbide jusqu'au jour où, incitée par l'une de ses copines de classe, elle se rendit "juste pour voir" à une réunion du groupe de parole chrétienne de son lycée. Aussitôt qu'il posa les yeux sur elle, l'aumônier décela des indices qu'un spécialiste profane, aussi éminent soit-il, n'aurait pu reconnaître; lui par contre avait été initié à certaines arcanes impies lors d'un stage qu'il avait éffectué à la fin de son séminaire chez les exorcistes de l'Opus Dei. Tous les démons ne sont pas cantonnés dans les profondeurs des enfers, il en est qui marchent parmi les mortels jusqu'à ce que les premiers rayons de l'aube les renvoient se terrer dans leurs refuges secrets, et la jeune Vanessa était devenue la proie de l'un d'entre eux.  L'ecclésiastique obtint de la poupée qu'elle se confie à lui en usant de son charme rassurant et de l'aura de désintéressement que lui conférait sa fonction auprès de la gent féminine. Là où tant d'autres avaient échoué, il parvint à lui faire raconter ce rêve sensuel et lancinant qu'elle revivait chaque nuit avec une angoisse mélée de désir. Ses soupçons n'en furent que confirmés.






ILLUSTRATION: un emblème (solaire?) de l'Opus Dei, organisation catholique issue des restes de la Sainte Inquisition




Afin de la protéger, il lui confia une statuette de la Vierge qu'il avait sculptée de ses mains, et qu'il avait souvent couverte de sa bénédiction au cours de ses nuits de prières. Portant ce fétiche sacré entre ses seins partout où elle allait, le déposant soigneusement sur sa table de nuit avant de se coucher, elle plaça son chasseur dans l'impossibilité l'approcher, et retrouva après quelques semaines son teint ensoleillé. Ses parents, ses amis, ses professeurs, tous se réjouissaient de la voir revivre, il n'y avait que l'aumônier qui sentait poindre en son coeur comme une vague nostalgie, un drôle de désir inassouvi qu'il n'osait regarder en face.

Ceux parmi les savants qui sont versés dans les arts occultes n'ignorent pas que les croix, l'eau bénites et autres babioles saintes ne sont normalement d'aucune efficacité contre les serviteurs du Malin; néanmoins, sur ce point comme sur beaucoup d'autres, les superstitions populaires reposent tout de même sur un fond de vérité: si d'aventure un mort-vivant devait jeter son dévolu sur vous, le crucifix que vous portez autour du cou ne vous serait d'aucune utilité, à moins que vous ou la personne qui vous l'a confié ne soyez animés de la Vraie Foi. Mais que la Foi vienne à disparaître, et plus rien n'empèchera la créature de vous prendre. Matérialisée par la statuette d'ébène, la Foi de l'aumônier entourait Vanessa d'une barrière que le démon ne pouvait franchir. Deux fois par semaine, la poupée et le prêtre se retrouvaient pour une prière commune dans la sacristie. Ne percevant rien du mal qui lui rongeait l'âme, celui-ci s'était ouvert à son évêque des mesures énergiques qu'il avait prises pour préserver l'adolescente des assauts du chasseur. La pointe de concupiscence qui altérait sa voix chaque fois qu'il parlait d'elle n'avait pas échappé à son supérieur, mais l'aumônier choisit de ne pas tenir compte des avertissements que l'autre lui adressait avec sagesse. En dépit de sa sainteté, il n'était pas exempt d'une certaine forme  d'orgueil, et, depuis le temps où il n'était encore qu'un jeune diacre, des pensées indisciplinées embrumaient son esprit chaque fois qu'il devait se pencher pour embrasser la bague.






ILLUSTRATION: un anneau pastoral du XIIIième Siècle




Les jours suivirent ainsi leur cours durant quelques mois avant que la nuit ne reprenne ses droits. L'horloge venait de frapper deux coups lorsque le téléphone sonna dans le presbytère. Au bout du fil, Vanessa suppliait qu'on vienne la secourir; sa voix affaiblie avait quelque chose de mécanique qui laissait soupçonner qu'elle fut sous l'emprise que quelque ténébreux pouvoir hypnotique. L'aumônier sauta dans sa soutane, attrapa son glock et fonça jusqu'au pavillon des parents de la poupée au volant de sa twingo.

Lorsqu'il la rejoignit enfin, elle était couchée sur son lit, exsangue. Le monstre n'avait même pas pris la peine d'effacer d'un coup de langue les marques que ses crocs rétractiles avaient laissées sur ses avant-bras et ses poignets. Vidée de son fluide vital, inconsciente, blanche comme la lune dont les rayons perçaient par la fenêtre ouverte, elle avait dépassé le point où la médecine des hommes aurait encore pu quelque chose pour elle. Son sort était néanmoins plus enviable que celui des ses parents gisant dans la chambre voisine, innocentes victimes d'un prédateur repu qui ne tue plus que pour jouer. Le vampire émergea sereinement dun coin d'ombre de la chambre juste après que l'aumônier ait constaté la gravité de la situation.

- Tu as perdu la Foi, prêtre. Sa beauté t'aura possédé tout comme moi. Vois ce que j'ai fait du jouet que tu lui avais offert.

Telles furent les mots qu'il prononça en guise de présentation. Il tenait dans chacune de ses mains la moitié d'une Vierge brisée. Son costume de chez prada, sa beauté surhumaine et sa voix grave l'auraient fait passer pour un élégant séducteur si ce n'était pour le sifflement nasal qu'il ne pouvait tout à fait dissimuler à une oreille avertie. Comme c'est toujours le cas de ces créatures lorqu'elles viennent de se nourrir, son teint blafard l'avait abandonné brièvement à mesure qu'un sang qui n'était pas le sien consentait à circuler dans ses vaisseaux, faisant de lui une parodie de l'homme mortel qu'il avait un jour été, juste le temps de quelques battements de coeur.

L'aumônier avait peut-être perdu la Foi, mais sûrement pas ses talents à la gachette. Bien sûr, il n'ignorait pas que les vampires sont presque tous doués d'une rapidité surhumaine; il lui fallait à tout prix être le premier à agir. Et en en effet, le chasseur était si rapide qu'il eut même le temps de discerner les trois projectiles qui s'extrairent du canon du glock avant de venir creuser leurs sillons dans sa chair immortelle. Trois balles de 9mm ne pouvaient guère le neutraliser pour plus de quelques instants, mais le prêtre avait encore assez ressource pour mettre ce laps de temps à profit. Il usa du répit qui lui était offert pour arracher un pied de chaise, et, s'en servant comme d'un pieux, il transperça son adversaire en plein coeur, le plongeant dans un état de complète catatonie, non pas définitivement détruit mais à la merci de son bon vouloir. Débarrassé de ce danger immédiat, il put enfin reporter son attention sur Vanessa. Déjà les traits de la jeune fille semblaient aspirer à la fixité de la mort. Vivait-elle ses derniers instants? Pouvait-on envisager que ce visage, ces seins, ces pieds soient abandonnés au funeste travail de la pourriture? Non, cela le prêtre ne pouvait s'y résoudre; sa chair de jeune fille devait être préservée pour l'éternité, fut-ce au prix du salut de son âme. Se saisissant d'un verre à dents, il incisa une large entaille dans le poignet du mort-vivant paralysé, et pressa fortement le bras vampirique jusqu'à remplir le gobelet à raz-bord. Dès que la première goutte toucha les lèvres de la poupée, celle-ci revint à une sorte de semi-consciente et but avidement le reste de la coupe de plastique sous les yeux de la Vierge en débris.

Mais à son grand regret l'aumônier devait la quitter quelques instant afin de terminer ce qu'il avait commencé. Il n'existait que peu de moyens par lesquels on pouvait tuer ce qui était déjà mort, et il les connaissait tous. Il descendit le corps pieuté de son ennemi jusqu'au rez-de-chaussée, et le jeta dans la cheminée de granite où il le consuma jusqu'à ce qu'il n'en reste plus que cendres. Il songea qu'aux yeux du Seigneur, les restes du vampire calciné devaient ressembler à ceux de sa Foi. Mais les voisins avient été alertés par les coups de feu qu'il avait tirés. A peine avait-il terminé qu'il entendit les sirènes des voitures de police qui encerclaient la maison.

Pendant ce temps, à l'étage supérieur, une chasseresse s'éveillait à la nuit.

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26 mai 2007

K. Kørøll et la nébuleuse des damnés III

Episode précédent
Premier épisode


ILLUSTRATION: "elle pouvait sentir la douce chaleur qui irradiait de sa matrice tandis qu'il se dissolvait en elle"




L'impératrice du Vide et son serviteur convièrent le døppel à effectuer sur le champ son travail mimétique; mais pour éviter qu'il ne prenne la vie de K. Kørøll en même temps que son apparence, Lance le maintint en respect à l'aide d'un cable à haute tension qu'il arracha au boîtier d'alimentation des équipements auxiliaires de la navette. Une fois sa tâche morbide effectuée, l'alien était devenu la copie conforme de la guerrière, comme il en avait rêvé durant toute sa captivité, quoique ce fut à son corps défendant. Puis, transmettant son arme crépitante à sa maîtresse, l'homoncule s'occupa de pirater l'ordinateur de bord du vaisseau. Ce ne fut pas bien difficile étant donné que ses concepteurs terriens n'avaient pas un seul instant envisagé l'hypothèse que des prisonniers puissent se soustraire à l'action des alvéoles à champ paralysant. Il le dirigea l'esquif vers le désert que les humains du XXIième siècle nommaient Sahara et y simula un atterrissage en catastrophe.

Tarik Elderon fut aussitôt informé de ce crash prétendu par son chef de la police. Après une carrière diplomatique en demi-teinte au service de la démocratie fédérée, l'homme était devenu gouverneur général pour toute la zone nord-africaine, plus par tradition familiale que par réelle inclination personnelle. Car en réalité, la passion de Tarik se situait ailleurs que dans la politique: les faits d'armes des chefs militaires du passé exerçaient sur lui une fascination dont il n'avait jamais pu se défaire. Les biographies de Brasidas et de Nelson qu'il avait publiées sous un nom d'emprunt étaient devenues une source de références inépuisables pour les spécialistes de leurs époques respectives. Par un heureux hasard, il se trouvait qu'il avait consacré sa thèse de doctorat à l'étude des reality-guerres qui avaient fait la fortune des producteurs de variétés holographiques durant la période qui avait précédé l'exil de K. Kørøll loin de la planète bleue; à ce titre, nul mieux que lui ne connaissait les exploits violents qui avaient émaillés la jeunesse tumultueuse de la guerrière des glaces. Par ailleurs, la haute fonction qu'il occupait avec une mollessse désintéressée lui permettait de se tenir au courant des secrets d'état de la Fédération; il savait donc que cette navette qui avait achevé son vol en plein coeur d'une zone reculée de son territoire contenait à son bord la femme qui avait occupé tant de ses nuits d'étude. Il ordonna que l'on affrète un ornithoptère afin qu'il puisse se rendre en personne sur les lieux de l'accident.






ILLUSTRATION: une escouade d'ornithoptères au repos




L'oiseau de métal conduisit Tarik jusqu'à l'épave à vitesse supersonique. Tandis qu'il planait en cercle au dessus des sables, porté par les courants ascendants, une équipe d'agents loyaux regroupèrent les prisonniers qui avaient à peine eu le temps de faire connaissance avec les dunes, avant de les conduire jusqu'au palais du gouverneur. A tête reposée, celui-ci n'eu aucun mal à percer à jour les imprécisions qui accompagnèrent les justifications du døppel concernant son identité impériale. La véritable impératrice quant à elle ne manqua pas de séduire irrémédiablement le haut dignitaire par les récits qu'elle lui conta sur l'époque sanglante vers laquelle s'élançait sa nostalgie, et dont elle avait été le plus féroce héros. N'écoutant que sa libido, il prit sur lui de livrer la copie aux autorités centrales de la F.D.T, et de conserver l'original par devers lui. Il fit croire au monde que l'homoncule avait péri lorsque la navette avait percuté le sol. Afin de parer à tout risque de fuite, il fit consciencieusement effacer les mémoires des autres prisonniers et de ceux de ses hommes qui avaient participé à la capture. C'est ainsi que les services secrets terriens héritèrent d'un simulacre qui passait ses journées à se caresser les seins, tandis que le gouverneur général s'offrait pour quelques semaines le bonheur d'une parodie de vie familiale avec pour épouse la guerrière des glaces et pour digne rejeton son esclave miniature.

Mais il était dit qu'en ces temps troublés la félicité de cette union quasi-conjugale ne pourrait durer plus de quelques semaines; le risque d'une découverte était trop grand pour la guerrière, et l'agression dont les démocrates s'étaient rendus coupables sur sa personne et son domaine lui imposait de réagir rapidement. Tarik dut donc mettre à profit son réseau afin de lui permettre de quitter la terre aussitôt qu'il le put. Efficace comme il savait l'être lorsque la nécessité s'en faisait sentir à lui, il trouva à Lance et K. Kørøll une place sur un vaisseau marchand qu'un gigantesque conglomérat pharmaceutique de la Fédération avait armé à destination de Véga-V. Elle y embarqua sous une fausse identité, dissimulant son homoncule à la l'intérieur d'une petite cage furtive invulnaribilisée aux détecteurs. Trompées par l'assurance glacée avec laquelle elles s'acquitta des formalités douanières, les autorités terriennes n'y virent que du feu et c'est sans encombre qu'elle prit possession de ses quartiers à bord. Lorsque l'astronef fut sur le point de quitter la planète qui l'avait vue naître, elle permit à son esclave de quitter la boîte dans laquelle elle l'avait abrité, le déshabilla délicatement et le prit sur ses genoux avant de s'adresser à lui dans les termes suivants:

- Vous m'avez bien servi, mon fidèle Lance. Je crois qu'il est temps pour vous de goûter enfin la récompense de votre loyauté.

Lance savait très bien à quoi elle faisait allusion. C'était le moment qu'il attendait entre tous, mais un doute affreux taraudait encore son esprit.

- Mais? Votre Majesté, comment cela serait-il possible?

- Cher petit, douterais-tu de moi?

Il baissa les yeux, confus.

- Non, Majesté. Mais je croyais que seule la technologie de la cathédrale de l'Eveil permettait à l'esclaministrateur de se fondre dans l'espace matriciel de l'impératrice...

- Tu fais fausse route, mon ami; je veux que tu fasses table rase de tes préjugés. Ne pense pas, non, ne raisonne pas, écoute plutôt ta foi.

Lance dressa vers elle un regard illuminé. Porté par un puissant transport passionnel, il rejoignit le sein de l'impératrice en passant par la voie naturelle. Alors que la terre disparaissait du hublot comme le vaisseau s'engouffrait dans l'hyperespace, K. Kørøll se sentit envahie par la sensation d'une plénitude quasi-extatique. Elle pouvait sentir la douce chaleur qui irradiait de sa matrice tandis qu'il se dissolvait en elle. C'était comme s'il voulait l'encourager.

Dans les temps qui suivirent sa rencontre avec la guerrière des glaces et jusqu'à la fin de sa vie, le gouverneur Elderon ne fut plus jamais le même. Se désintéressant définitivement de ses fonctions officielles, il renonça même à son titre pour se consacrer entièrement à son oeuvre historique, plongeant avec force et abnégation dans ce passé qui lui avait toujours été plus désirable que sa propre époque. C'est au cours de cette période qu'il accoucha de ses oeuvres les plus abouties, se faisant l'égal de Thucydide et des historiens de l'antiquité pré-spatiale. Son amour pour elle ne s'éteignit jamais.

________________________TO BE CONTINUED________________________

Episode suivant

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Histoire courte


ILLUSTRATION: le mensonge de la vérité, de Paul Cézanne




Ils ne s'étaient jamais rencontrés. Ils se connaissaient à peine et se parlaient au téléphone. Elle se demandait pourquoi il s'obstinait à ne pas la draguer.

- Tel que vous m'entendez, je ne suis pas en mesure de supporter une nouvelle déception.

- L'avantage avec moi, c'est que je ne vous en ferai jamais croire.

L'un d'entre eux mentait, l'autre disait la vérité.

Si seulement elle lui avait opposé une fin de non-recevoir, plutôt que de lui annoncer tant de choses qu'ils ne vivraient jamais ensemble.

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20 mai 2007

K. Kørøll et la nébuleuse des damnés II

Episode précédent
Premier épisode


ILLUSTRATION: la navette pénintentiaire de transfert




Le vaisseau furtif rejoignit finalement la vieille terre, toujours avec ses trois prisonniers à son bord. La procédure d'atterrissage prévoyait que les prisonniers soient rapatriés sur terre dans des alvéoles à champ paralysant, à bord d'une navette sans pilote, et ce afin de parer à tout risque de corruption durant cette phase critique. Mais voilà, chacun sait que la biologie extra-terrestre des døps les immunisait aux effets des ondes de paralysie. Il suffit donc à la créature de procéder à quelques ajustements subtils de sa chimie interne, de renoncer à de petites parties de ce qui faisait sa semblance d'humanité pour se retrouver tout à fait libre de ses mouvements à l'intérieur de la navette. Il n'avait pas perdu de vue son objectif, alors il commença par faire sortir l'impératrice de son alvéole. Avec sa faculté de se mouvoir, celle-ci retrouva aussitôt l'intégralité de ses réflexes de combattante impitoyable et surentraînée, et neutralisa le redoutable døppel sans même abîmer sa mise en pli. Un instant elle envisagea d'expédier l'alien en offrande aux Dieux du Vide d'une simple pression calculée sur un de ses points vitaux, mais elle choisit finalement de prendre d'abord conseil auprès de son esclave, dont elle se doutait bien qu'il devait avoir un plan dans lequel la créature aurait encore un rôle à jouer. Et en effet, les élucubrations de son mignon ne firent pas moins qu'illuminer son visage d'un sourire maléfique lorsque, libéré des effets du champ paralysant, il put enfin s'en ouvrir à elle.

________________________TO BE CONTINUED________________________

Episode suivant

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19 mai 2007

Dialectique de la naïveté


ILLUSTRATION: gare à celui qui se voir meilleur qu'il ne l'est




Voici ce que la vie m'a enseigné: ta confiance ne vaut que pour celui qui cherche à en abuser. Ta méfiance ne fera pas obstacle à celui qui ne souhaite pas te nuire.

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16 mai 2007

Le lycéen


ILLUSTRATION: Debbie Harry alias Blondie




Il avait beaucoup plu les jours précédents, le genre de pluie qui vous tape sur le système jusqu'à vous rendre complètement dingue. Luc n'avait jamais autant pensé à Mathilde que durant cette période; dès qu'il avait un moment de tranquillité, il écoutait sa chanson préférée de Blondie sur son lecteur mp3, et même quand il retirait ses écouteurs, la chanson continuait à défiler en boucle dans sa tête. En terminale tous les deux, Luc et Mathilde étaient plutôt de bons élèves chacun dans leur genre, lui avait toujours eu plus de facilité avec les nombres qu'avec les gens, et elle excellait dans les matières littéraires. Cela faisait des années qu'il l'aimait, depuis l'époque du collège en fait, la connaissant à peine malgré le temps qu'il avait passé à l'observer. Il faut dire qu'il y avait de quoi l'aimer, cette Mathilde, avec ses yeux en amandes et son petit nez retroussé qui lui donnaient des allures d'eurasienne. Mais surtout, elle avait ce côté éthéré et maladif qui rendait complètement fous ses camarades aussi bien que les hommes plus âgés. Tous la désiraient, mais aucun ne la comprenait véritablement.

Le soir précédant son coup de tête, Luc avait essayé de l'appeler chez ses parents, mais personne n'avait répondu. En se pointant au bahut ce matin-là, il s'était juré de lui parler. A la récréation de dix heures, il ne put mettre son projet à exécution à cause de Jérôme. Luc avait toujours trouvé que ce type était un connard de première, mais ce qui se passa ce jour-là dépassa de loin ses pires prévisions. Jérôme comme d'habitude passait sa récréation à frimer devant ses potes sur sa conquête de la veille, sauf qu'aujourd'hui c'était de Mathilde qu'il était en train de vanter les charmes. Tout le monde connaissait le béguin de Luc, et lorsque l'autre le vit passer à proximité de son groupe, il ne rata pas l'occasion de se foutre un peu de sa gueule: "t'aurais bien aimé être à ma place hier soir, hein? Allez viens, si tu veux je te raconte tout ce que je lui ai fait. J'te donnerai tous les détails!" Luc serra les poings et passa son chemin sous les moqueries. Il n'avait plus le courage d'aller trouver Mathilde.

Vinrent ensuite deux nouveaux cours, longues plages d'ennui à regarder la pluie rebondir sur les carreaux. A la pause de midi il mangea seul, juste un sandwich en vitesse, puis il se mit en quête de Mathilde. Il la trouva dans une salle de permanence, absorbée dans la lecture de 20000 lieues sous les mers. Elle était seule, il n'y avait personne, il fallait lui parler... La chanson de Blondie résonnait toujours dans sa tête.

Ooh, don't you wanna take her?
Wanna make her all your own?


- Je voulais te parler Mathilde, tu veux bien?

- Qu'est-ce qu'il y a, Luc?

- C'est que je... T'étais où hier soir? J'ai essayé de t'appeler.

- J'étais pas chez moi, pourquoi?

- T'étais avec Jérôme!

- Non... Nimporte quoi...

Don't you wanna make her?
Ooh, don't you wanna take her home?


- Ah ouais! T'étais où alors?

- J'étais au resto avec mes parents. Mais ça ne te regarde pas.

- Tu sais qu'il raconte partout qu'il...

- Je sais, je m'en fous. Laisse-moi tranquille, je lis.

- Faut qu'il arrête! Si tu veux, j'irai lui parler.

- Non, je t'en prie, ne t'en mèle pas. Ecoute je te trouve sympa, mais il faut absolument que tu restes en dehors de cette histoire.

Ooh, don't you wanna break her?

Propulsé par le bras du lycéen, le lecteur mp3 décrivit une trajectoire tendue dans les airs, avant d'aller heurter violemment la poitrine de Mathilde. Etourdie par la douleur, elle se recroquevilla sur le sol. Il se dirigea à pas lents vers elle... Lorsque le pion entra, il venait de refermer ses mains autour de son cou. Il se laissa séparer d'elle sans résister ni protester, alors qu'elle reprenait peu à peu ses esprits.

Mathilde fit une brillante carrière chez LVMH, gravissant les échelons, et même si ses problèmes de santé l'obligèrent à partir en retraite trop jeune, elle était devenue DRH pour le groupe lorsqu'elle se retira. Jérôme reprit l'agence immobilière de son père, consommant lentement le patrimoine de sa famille tout au long d'une vie de luxe. Après quelques années passées dans une institution spécialisée, Luc devint réparateur de PC chez un chinois de la rue Montgallet. Il ne toucha plus jamais une femme.

Posté par Lancelot du Lac à 20:28 - Rêve - Commentaires [9] - Rétroliens [0]